La chasse et les fusils fins

La chasse et les fusils fins

Ô temps suspends ton vol, ô bécasse, suspend ton envol !

TEXTE ET PHOTO PATRICE EYROLLES.

 

 

Le temps est légèrement couvert en cet après midi du lundi 16 Novembre dans un pays breton verdoyant du côté d'Huelgoat. Les près humides et lumineux sont entourés de grands bois denses, dont les couleurs mordorées de l'automne commencent tout doucement à teinter les cimes des charmes et des érables au milieu desquels trônent quelques majestueux pins élancés. Avec mon ami Patrick Morin, éleveur passionné d'épagneuls bretons exceptionnels, nous sortons d'un bois humide, lui d'un coté avec son épagneul tricolore, le "roi" Elliot de Keranlouan, un des plus grands champions internationaux de travail existants, accompagné d'une des nombreuses petites chiennes de huit mois en apprentissage, et de l'autre côté ma petite épagneule, Irina de Keranlouan, douze kilos toute mouillée (!), mais travailleuse infatigable, qui a vingt deux mois. Patrick est déjà en contrebas, marcheur infatigable, sec comme un montagnard,  dévalant le pré en longeant la bordure de ce grand bois, ses deux chiens quelques métres devant lui dans la prairie encore décorée de multiples petites pâquerettes, marguerites, et autres fleurs de pissenlits, tapissant tout de jaune et de blanc, couleurs anachroniques pour cette époque de l'année, du fait d'une température  loin d'annoncer la fin de l'été...

 

Mon Irina, orange et blanche, infatigable, traverse le champ en tous sens, puis se met à remonter vers le haut pour "se faire" une petite haie transversale. Comme je la sais attirée par les espaces ouverts, je la suis du coin de l'oeil connaissant son aptitude à "se faire" les haies au pas de course, ce qui me parait trop rapide pour trouver une bécasse blottie dedans. Cette débauche d'énergie m'agace un peu car je crains qu'elle ne s'épuise pour rien. Machinalement j'ai continué à suivre Patrick, augmentant la distance entre ma bécassière et moi. Subitement, je la vois arrêtée devant cette haie en son milieu. Est-elle véritablement à l'arrêt sachant qu'il lui arrive encore très  souvent de se faire avoir par de vieilles "places chaudes" ? Je ne vois pas de mouvement de tête de sa part pouvant indiquer un simple intérêt pour une émanation ancienne. Je fais signe à mon ami que je remonte, au cas où, sachant aussi que les "Belles" sont très "légères" cette année et qu'il y a de très fortes chances que l'oiseau s'envole avant mon arrivée, s'il y en a un à cet endroit ... L'instinct du bécassier fait que l'on augmente progressivement le pas, sans courir, pour ne pas indiquer sa venue par des vibrations dans le sol que l'éventuelle bécasse ne manquerait pas de ressentir. Irina, petite tâche claire sur le marron de la terre et le vert et brun des feuillages persistants,  parait minuscule devant ce talus qui traverse tout le champ. Elle est en son milieu à égale distance des extrémités. Les quelques aulnes et noisetiers surmontant cette haie, bienheureux refuge protecteur indispensable à la faune de nos régions, se découpent sur un ciel blanchâtre, formant cependant un rideau cachant un autre champ, envers d'un décors qui pourrait être la face cachée salvatrice d'un éventuel oiseau.

 

Une fois à dix mètres, il est évident que la petite épagneule a été statufiée, le regard droit sur le petit talus d'un mètre quarante environ, surmonté par cette tenture végétale.

 

Ô temps suspend ton vol, ô bécasse, suspend ton envol !

 

Seul un petit coup d'oeil vers l'arrière, en biais, anime cet instant, mais la maline se recentre immédiatement sur l'objet de sa convoitise. En général, elle peut rester comme cela pendant des minutes et des minutes, à n'en plus finir. Patrick est à cent mètres en contrebas, il ne bouge pas, et je regrette qu'il ne soit pas venu pour se poster de l'autre côté... A mon étonnement la petite Keranlouan se met à reculer précautionneusement, centimètre par centimètre, comme une mante religieuse s'apprêtant à croquer son amant, avec ce balancement des pattes, imperceptible et typique, d'avant en arrière ! Elle a déjà fait cela récemment sur un perdreau qui était bloqué dans un  petit talus bordant un muret à la lisière d'un bois. Elle s'était ensuite délicatement reculée avant de se déplacer latéralement pour contourner sa cible et l'empêcher de partir vers le bois, laissant l'oiseau entre elle et moi. Le résultat  m'avait stupéfait, vu son jeune âge (vingt et un mois alors), et le perdreau était parfaitement parti à découvert ne se laissant dès lors plus aucune chance.

 

Elle semble faire la même chose. En effet, après s'être reculée de plus d'un métre cinquante, elle s'écarte d'autant, puis s'approche tout doucement du talus qu'elle commence à gravir centimètre par centimètre avec la même délicatesse qu'elle a mise à reculer. L'épagneule parait contourner l'oiseau pour le bloquer en dessous d'elle en se retournant pour l'empêcher de partir de l'autre côté, où il sera pratiquement impossible de le tirer. Mais arrivée au sommet sa tête qui était tournée vers l'emplacement initial se retourne soudainement droit devant elle, regard fixe, sa tête à dix centimètres de ce sommet. Elle se trouve devant la seule ouverture utilisable pour passer de l'autre côté, mais ne la franchit pas ! Au contraire, dans le même temps elle s'est légèrement baissée... Il est évident que la belle des bois doit être juste devant elle de l'autre côté ! La seule chance de pouvoir la récompenser de ce travail d'orfévre est de ramper doucement vers elle et, précautionneusement, de se glisser, les genoux dans la terre légèrement détrempée, le long du talusà ses côtés.  A présent la fenêtre qui se découpe au milieu de ces arbustes parait  étudiée pour pouvoir passer un bout de canon et une tête. Au moment où le pré du dessus apparait dans le champ de vision, l'étrange envol à la fois bruyant et furtif d'une bécasse rouée jaillit. Le chuintement des ailes qui se sont frottées aux arbrisseaux a fait monter l'adrénaline en même temps que le canon qui laisse entendre son coup de tonnerre. Scolopaxe rusticola boule à vingt métres en avant. La chienne a bondi comme un lévrier dans le coup de feu et s'est précipitée sur ce tapis vert  pour récolter la mise, fruit de son travail. Elle est tellement contente qu'elle prend plaisir à saisir et relâcher l'oiseau qui se débat encore un peu. 

 

"APPORTE !" . Le mot magique n'obtient pas l'écho escompté, et plutôt que de l'agacer avec une série d'injonctions répétitives, l'utilisation de "la course à la poursuite", enseignée par Patrick à tous ses petits chiots, et qui consiste à s'éloigner en contrebas pour l'attirer, parait plus appropriée. Patrick a suivi toute la scène d'en bas, il m'expliquera ensuite qu'il n'est pas remonté pour que ses chiens ne gênent pas Irina, ce qui de toute évidence aurait entraîné un résultat tout autre. Ayant vu la scène, avec un grand bonheur qu'il va de suite m'avouer, il me fait signe de continuer à le rejoindre. La chienne, inquiète, vient de traverser la haie avec son trésor dans la gueule. Pas question de le laisser derrière elle ! A dix mètres de son maître, elle le pose et observe les autres chiens craignant un vol de sa proie. La rapide mise en laisse lui permet de parader avec sa bécasse en marchant, comme le petit Marcel avec ses bartavelles dans  "La gloire de mon père" !  Cinquante mètres plus loin, la dépose dans une main envieuse constitue une délicate offrande, résultat d'un travail exceptionnel. Le maître lisse alors les plumes, et laisse entendre sa fierté par ces deux mots rituels : " Belle bécasse ! "

 

 

 

 

 

 

irina.jpg

 

 



19/11/2015
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