La chasse et les fusils fins

La chasse et les fusils fins

Army & Navy

 Peu de gens connaissent l’histoire d’Army & Navy, y compris en Angleterre. Certains n’y portent aucun intérêt par snobisme, parce que cette «coopérative» a été créée pour équiper à moindres coûts les officiers de l’armée britannique. Le jour venu, ceux-là passeront à côté d’un des trésors que recèle cette production.

 

 

Je me souviens comme si c’était hier de la première fois où j’ai entendu le nom Army & Navy. C’était à la veille de l’ouverture de la chasse de l’année 2000. J’étais entré dans une armurerie parisienne dans le but d’acheter des munitions.  En attendant mon tour, mes yeux se sont posés sur les fusils accrochés au râtelier. Entouré d’une variété de fusils semi-automatiques et de superposés, un joli juxtaposé sortait du lot, comme une rose au milieu d’herbes folles.

« Un fusil anglais ?» demandais-je à l'armurier. « En effet, me répondit-il, un Army & Navy. » «Un Army et quoi ?» m’entendis-je répliquer...

 

Tout d’un grand, mais inconnu   

 

 

Je demandais à prendre  le fusil en main pour l’examiner de près.

Il resemblait beaucoup à ce que l’on imagine être un fusil fin londonien. Un calibre 12, à platine arrière, identifiable à l’absence d’axe à l’avant du corps de platine, décoré d’une gravure anglaise alliant sobriété et élégance. «Army & Navy SCL» était inscrit en petits caractères sur la partie fine de la platine. Le jaspage de la bascule avait presque disparu, mais le peu qui en restait donnait aux platines un aspect agréable. Les canons au bronzage impeccable et une crosse anglaise, avec goutte d’eau en noyer encore aussi éblouissante qu’un coucher de soleil, complétaient l’ensemble. L’arme était à double détente dont la première articulée. Son état mécanique ? Excellent, selon notre armurier.

 

Même si je savais depuis déjà bien longtemps que nul ne peut espérer ni prétendre tout savoir, ce jour-là, ce fut malgré tout un choc que d’apprendre qu’il existait un armurier anglais de premier rang dont je n’avais jamais entendu parler. A plus forte raison un armurier dont l’histoire était riche et vieille de plus d’un siècle.

 

D’abord le vin, les armes suivront

 

Army & Navy voit le jour lorsqu’un groupe d’officiers de l’armée et de la marine britanniques décident de créer une coopérative qui leur permettrait d’acheter du vin en gros aux meilleurs prix possibles. Nous sommes le 15 septembre 1871. In vino veritas ! Pourquoi ne pas appliquer cette logique à d’autres produits, se disent bientôt nos entrepreneurs. Et de proposer aux membres de la «coop» pléthore de comestibles et objets de toutes sortes (épices, tabac, parfums, vêtements, bottes, meubles, clubs de golf, montres. .. ), presque au prix de revient. Les bénéfices allant augmentant, un club de gentlemen, un restaurant, une salle de lecture, une agence de voyages et toute une gamme d’autres services sont bientôt proposés. L’adhésion est élargie aux diplomates et fonctionnaires des services déférents du royaume, avant de s’étendre à une clientèle encore plus grande dans les années 1920. La coopérative ouvre son premier magasin au 105 Victoria Street à Londres en février 1872. En 1875, une agence est implantée à Paris et en 1877 à Leipzig en Allemagne. En 1882 vient le tour de New York et à partir de 1891 la coopérative ajoute des succursales dans les plus grandes villes de l’Inde. Le département des armes à feu est quant à lui créé à la fin de l'année 1873. Il ne s’agit pas de fabriquer

des armes, le but est de fournir aux jeunes officiers en partance à l’étranger ou aux colonies des fusils de qualité à des prix que ces jeunes gens, qui généralement n’appartiennent pas aux classes aisées, peuvent se permettre. Comment? En soustraitant la totalité de la production à différents fabricants de Birmingham et de Londres.

Les deux guerres mondiales portent un coup presque fatal à l’économie britannique, mais A&N s’en tire bien par rapport à d’autres vendeurs et fabricants d’armes. La coopérative poursuit ses activités jusqu’à son rachat par House of Fraser, en 1975.
Bien des utilisateurs peuvent rechercher une arme à la fois fiable et peu coûteuse, mais cette double exigence devient cruciale pour un jeune officier doté de peu de moyens mais s’apprêtant à embarquer pour des contrées où la chaleur et l’humidité vont soumettre son fusil aux pires conditions qui soient. Aussi A&N impose-t-elle à ses sous-traitants un cahier des charges très strict afin de s’assurer que chaque fusil portant son nom soit de qualité supérieure et en mesure de résister à ce traitement. Après tout, la vie d’un agent pouvait en dépendre.

 

C’est ainsi que les armes A&N réalisées à Birmingham l’ont été par quelques-uns des meilleurs armuriers de la ville : Westley Richards, Greener, Webley ou, après 1897, Webley & Scott, J&W Tolley, Charles Osborne, Isaac Hollis, Samuel Allport, Birmingham Small Arms et d’autres.

 

Illustres et génériques!

 

Mais, de toutes ces provenances, la plus fréquemment rencontrée est Webley & Scott, fabricant à qui les grands noms de l’arme fine confiaient leur production - Holland & Holland, Puidey, Rigby, William Evans, Cogswell & Harrison, James Woodward. Pour A&N, Webley & Scott a notamment fabriqué les modèles à batterie A&W. pour Anson & Webley, et ceux à platines W&R, pour Webley & Rogers. Des armes encore reconnues aujourd’hui pour leur qualité et leur robustesse exceptionnelles. Si vous êtes à la recherche d’un fusil ou d’une carabine double anglais à batterie ou à platines, n’hésitez pas, vous ferez une bonne affaire avec ces modèles d’autant que la valeur de la marque sur le marché est actuellement assez faible. Ils sont identifiables par la présence d’un troisième verrou, le screw grip, breveté en 1882 par Thomas W. Webley et Thomas Brain, à propos duquel Ferdinand Courally écrit, dans ses Armes de chasse et leur tir, « qu ’il assure une résistance tout à fait spéciale que les plus fortes pressions ne peuvent ébranler [...], c ’est simple et indéréglable ». Ces A&N sont, et c’est très rare, notamment pour les fusils à batterie, équipés d’une gâchette de sécurité conçue par Rogers & Rogers. Pour retrouver ces deux caractéristiques, il faut se tourner vers les grands armuriers britanniques tels Westley Richards, Holland & Holland ou William Evans, et payer le double, voire davantage. L’arme est la même, seule la signature change. Si vous recherchez une arme de type Paradox - une arme lisse dont les canons sont rayés sur leurs derniers centimètres -, comme en ont signé Holland & Holland (modèle Paradox) ou Westley Richards (modèle Explora), là encore, vous pouvez trouver leur « générique » chez A&N, sous le nom de Jungle Gun, pour trois fois moins cher. Les Jungle Gun ont été réalisés avec le plus haut degré de savoir-faire chez Charles Osbome, grande maison fondée en 1838 à Birmingham et disparue au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Le fabricant a produit des armes pour Purdey, Rigby et Pape, entre autres. Le célèbre Wrist Breaker (« briseur de poignet ») à self opening de Charles Lancaster et breveté par Beesley en 1884 sort de ces mêmes ateliers.

 

Du côté de Londres, si les Purdey, Holland & Holland, Boss et Woodward n’ont jamais produit d’armes pour la coopérative, quelques autres l’ont fait, qui se comptent sur les doigts d’une main : Joseph Lang, Rigby, John Wilkes également, avec des platines et des Anson lisses et rayés. Si vous tombez sur l’une de ces merveilles, vous êtes selon moi devant l’affaire du siècle ! Nous parlons ici de carabines doubles chambrées pour le mythique .600 Nitro Express fabriquées par John Wilkes... 

Le .600 Nitro Express, introduit par Jeffery avant 1901, était la plus puissante cartouche d’éléphant jusqu’à ce qu’elle soit éclipsée par la .700 Nitro Express introduite par Holland & Holland en 1987. «L'énergie de choc du calibre .600 est formidable, écrit Courally.  Cette carabine culbutait l'éléphant et asseyait le tireur. » Du fait qu’il s’agit d’un calibre spécial, on sait que peu d’armes ont été fabriquées dans ce chargement, et celles qui l’ont été n’ont pas beaucoup tiré. On sait également qu’après Jeffrey, John Wilkes a fait plus de fusils de ce calibre que quiconque, et, comme l’écrit Richard Akchurst, un expert anglais des armes de chasse britanniques, « vous ne pouvez guère faire mieux qu'un Wilkes». Alors, puisque certaines de ces raretés portent le nom A&N, si vous tombez sur l’une d’elles, ne la manquez sous aucun prétexte !

 

 

Chevaux de trait contre pur-sang

 

Tous les .600 de la coopérative n’ont toutefois pas été faits par Wilkes, certains sont issus des ateliers Webley & Scott, et possèdent également ce qu’un amateur d’armes fines est en droit d’attendre, avec en signe de reconnaissance la présence du screw grip, comme je l’ai déjà mentionné plus haut. Au moment où j’écris ces lignes, un bel exemple est en vente sur le site de l’Américain Lewis Drake (www.drake.net).

 

Une autre piste est celle de l’armurier londonien Charles Lancaster. Eh oui, le célèbre créateur du Twelve Twenty a lui aussi fourni des armes à la coopérative, souvent discrètement marquées «CsL», quelque part sur la table de la bascule. Trouver l’une de ces pièces est une grande chance pour l’amateur de fusils fins, d’autant que les prix sont raisonnables du fait que beaucoup de gens ignorent tout de cette illustre naissance.

« Pour connaître l'origine et la qualité d’un vin, il n ’est pas nécessaire de boire le tonneau entier», disait Oscar Wilde. Mais tout de même... Depuis ma première rencontre avec le nom Army & Navy, il y a déjà quinze ans, il m’a été  donné à plusieurs reprises de voir d’autres fusils sur lesquels cette marque était apposée. Certes, ce sont en général des armes moins richement décorées, voire sans aucune fioriture, mais il ne fait nul doute que c’est leur qualité invisible qui fut la grande priorité. Ces armes ont été construites pour une clientèle exigeante qui connaissait ses «outils» et attendait d’eux un service irréprochable. La majorité des coûts de production de ces fusils fut investie là où cela compte vraiment. Pour cette raison, beaucoup de ces «chevaux de trait», si on peut les appeler ainsi, par contraste avec les «pursang» que sont les Holland & Holland, Boss ou Purdey, ont survécu, même après avoir travaillé quotidiennement et pendant plus d’un siècle parfois, au fin fond de lointains territoires, en inde et en Afrique, sous d’impitoyables conditions climatiques et bien souvent sans croiser un seul armurier de toute cette longue et dense vie de labeur.

Les fusils A&N apparaissent régulièrement sur le marché de l’occasion, sur Internet ou dans les râteliers de quelque armurier, collectant la poussière mais rarement un second coup d’œil, si ce n’est un premier. Pourtant, un amateur de fusils anglais serait bien inspiré d’accorder davantage de considération à ces productions qui représentent un rapport qualité-prix extraordinaire. De surcroît, dans quelques cas et avec de la chance, on peut tomber sur une bonne surprise, une grande signature cachée derrière le nom A&N.

 

Alors que cet article touche à sa fin, je devine votre impatience à savoir comment se termina ma visite chez l’armurier parisien, ce fameux jour où j’examinais pour la première fois un fusil A&N. L’arme était proposée à un peu plus de 2000 €. C’était une excellente affaire, et je regrette amèrement de ne pas en avoir été l’heureux bénéficiaire. J’aurais dû franchir le pas ! ■ Djamel Talha

 

La côte des armes A&N dans le marché de l’occasion:

 

Fusil à batterie non-éjecteurs 900 € à 2700 €
Fusil à batterie éjecteurs 1400 € à 4600 €
Fusil à platine non éjecteurs 1800 € à 6500 €
Fusil à platine éjecteurs 2700 € à $ 13 300 €
Fusil à chiens (hammergun) 900 € à 2700 €

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07/07/2016
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