La chasse et les fusils fins

La chasse et les fusils fins

Un taxi mauve

Michel Déon vient de nous  quitter le 28 décembre 2016, à 97 ans, en Irlande. Un homme remarquable à tous points de vue.  Il fut un chasseur inlassable.  Et sa passion se reflète constamment dans ses écrits. Pour rendre hommage à cette grande figure des lettres françaises,  j’ai retenu quelques passages extraits de son fabuleux «UN TAXI MAUVE»  où il est justement question de chasse. Peut-être parce que je suis moi-même chasseur, mais  Il arrive, à mon sens,  au sommet de son art lorsqu’il parle de sa passion cynégétique.  Jugez-vous-même. 

                                                                          

 

                                                                                                      

                                                                             Un taxi mauve
                                               Michel Déon (1919-2016)
 
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Nous nous trouvâmes nez à nez au sortir d’un taillis, sans plaisir, lui parce qu’il était puni par son père et presque en faute s’il parlait à un étranger, moi parce que j’aime la solitude des longues courses, et, au bord des lacs et des marais, les heures de guet qui trompent mon attente. Je n’étais pas pressé — qui l’est en ces circonstances? — mais je n’avais besoin d’aucune compagnie. Du moins le croyais-je. Nous aurions dû nous contenter d’un de ces « Hello! what a lovely day! » que les Irlandais échangent toujours avec le même sourire sous une pluie battante ou dans les rafales de vent glacé, mais nos chiens lièrent amitié : Grouse—mon setter irlandais — avec sa timidité habituelle, Pack — son labrador — avec sa grosse tendresse bourrue. Je les revois en cet instant, elle le derrière collé à l’herbe, protégeant ses œuvres vives contre le museau du labrador, lui tournant autour d’elle avec une naïveté pataude. Ils se complétaient, nous le vîmes tout de suite lorsque Grouse, oubliant ses arrières, leva une bécasse que je tirai au-dessus du lac où elle tomba. Déjà le courant l’entraînait, et Pack se jeta à sa poursuite, nageant comme un furieux. Sorti loin de nous, à deux ou trois cents mètres, il galopa pour la rapporter morte, son beau bec cassé, l’œil à demi clos. Nous nous fîmes, Jerry et moi, mille politesses. Je la gardai finalement et nous décidâmes de chasser le lendemain avec Pack et Grouse.
Mes rapports avec Jerry Kean sont une longue marche et de grands silences pendant un automne et le début d’un hiver. Deux ou trois fois le Lough Roerg fut presque entièrement pris et Pack brisa la glace pour rapporter les bécassines que nous levions dans les roseaux et qui retombaient en ricochant sur la mince pellicule gelée. Il y eut des heures si belles qu’à m’en souvenir en ce moment, j’en ai encore le cœur serré : crépuscules du matin et du soir à la passée, ciels de plomb dans l’après-midi avec de brusques éclaircies qui dorent les futaies, marais détrempé où nous enfoncions jusqu’aux cuisses. Le fond du lac apparaissait comme une éternité muette bordée de pins, hérissée de roseaux jaunissants où se cachaient les sarcelles, les pluviers dorés et parfois un couple de cygnes blancs...

 

 

Cette après-midi-là, plutôt que de rester à écouter de la musique ou à lire distraitement un livre (depuis des mois j’ouvre rarement mon cher Swift et n’en ai pas lu cinquante pages en tout), je pris mon fusil et sifflai Grouse. C’était encore une façon d’effacer la voix de Marthe et surtout de fuir Sharon, d’oublier le parfum qui la suit comme une traîne de mariée que de petits pages doivent se contenter de respirer avec extase, en levant les yeux au ciel, et que j’avais moi-même goûté tel un alcool fort transfigurant en irréalité totale les trois jours à Leenden, et ne laissant de vraies que les fantas­magories nocturnes.
Le bois frais et humide que je traversai débouche après un kilomètre de lande rocailleuse sur un long étang marécageux serpentant entre deux collines. Je l’appelle ma récompense et ne m’y rends qu’une fois par mois pour ne pas en troubler le gibier. Je n’y ai jamais rencontré un chasseur, ni amené personne, pas même Jerry. C’est ma réserve, mon val des miracles, un paysage nu d’éboulis, de longues herbes rouillées
et couchées alourdies par la pluie, de roseaux effilés plantés dans un lac de sable. Les deux collines qui enserrent l’étang, le pressent ou le laissent vagabonder au-delà de ses rives, sont un seul et même alignement de pierres grises en forme de dolmens dressés sur de grandes dalles craquelées, autre chaussée des géants. À chaque incursion dans ce paysage d’avant le monde, j’ai toujours eu l’impression d’avancer en précurseur, prêt à voir surgir des eaux quelque monstre préhistorique. Les monstres n’apparaissent pas, mais si je remonte les bords de l’étang, vent debout, les bécassines se lèvent sous mes pieds, offrant, le temps d’un éclair, la vision fugitive de leur ventre de neige et de leur long bec, météores surgis d’une trappe qui, après un zigzag, montent en flèche dans le ciel en répétant leur cri, « tick-up... tick-up... », et s’évanouissent dans l’ouate blanche de l’air. Je ne connais pas d’oiseau plus passionnant à tirer, plus difficile aussi par sa vitesse et son intelligence défensive. Tout est imprévu dans la bécassine, sa peur qui la fait lever à cent mètres, ou son courage qui lui permet d’attendre le passage du chasseur pour ne partir que dans son dos, « tick-up... tick-up... ». On peut s’impatienter, tirer comme un fou et tout manquer, comme on peut garder son calme et ses réflexes et tout manquer aussi. Souvent la rage est une saine réaction. Après avoir raté dix oiseaux à bout portant, on désespère et on tire à cinquante mètres une bécassine qui poursuit son vol plané et tombe doucement dans l’eau. Qui n’a pas tenu dans sa main le corps tiède et velouté d’une bécassine à peine blessée, ne connaît rien de cet oiseau singulier qui montre alors une extraordinaire confiance. J’ai passé des heures au bord de ce marais, parfois simplement assis sur une pierre, le fusil à mes pieds, fumant une cigarette, à me demander, devant ce calme et cette prenante tristesse, si tout n’était pas qu’illusion, si je n’inventais pas là une vie inexistante, comme un enfant qui se raconte des histoires d’indiens et de cow-boys au fond d’un jardin paisible, mais il suffisait d’envoyer Grouse et d’entre les roseaux s’élevaient les bécassines, les colverts, les sarcelles, les plongeurs, les râles et les stupides poule d'eau, un monde animal plein de couleurs, de grâce, de force...

 

 

Je n’ai plus un souvenir exact de ce que fut notre chasse à Forest Hill dans le comté de Galway. Je me rappelle seule­ment une belle journée de grand air où le soleil alterna avec de brèves ondées, une marche lente à trois, étagés sur les flancs des collines parmi les jeunes bois plantés par les Eaux et Forêts, une halte sur un rocher qui dominait la vallée, un pique-nique à côté d’une source qui coulait dans une mare couverte de cresson. Taubelman nous raconta qu’il avait chassé la bécasse à Java où elle s’appelle scolopax saturata. Je dois dire qu’il se connaissait admirablement en bécasses, savait où les rencontrer, vers où elles s’envoleraient. Il retrou­vait trace de leur passage en observant les fientes d’oiseaux, pointant du doigt celles des bécasses, plus fluides et centrées d’un œil noir de composition terreuse. Pour un homme aussi lourd, il était particulièrement leste, sautait les murs, grimpait les pentes, essoufflé mais rapide, sans grommeler comme lorsqu’il devait monter au cottage de Jerry. A la dizaine de bécasses que nous rapportâmes, il arracha la première rémige, la « plume du peintre » qu’il collectionnait, nous dit-il, pour un de ses amis, le plus grand artiste de son temps, un Roumain réfugié en Italie, spécialiste du trompe-l’œil, amateur de pinceaux robustes, ou qu’il gardait pour lui-même afin d’en faire des mouches artificielles à l’ouverture de la pêche à la truite. Au retour, Taubelman nous parla intelligemment, sans didactisme, un oiseau dans la main, du vol des bécasses qui, en raison de leur ossature trop fragile, se cachent dans les sous-bois par grand vent et penchent la tête en avant parce qu’elles ne voient pas de front. Il partagea aussi le gibier en mâles et en femelles, les mâles avec des pattes couleur gris bleuâtre tendant au plomb, les femelles avec des pattes gris clair tendant au rose. Il maniait les oiseaux avec une délicatesse extrême, lissant leur plumage révulsé par la charge de plomb, redressant leur cou, étendant leurs ailes pour nous en faire apprécier la gracilité. Il fut passionnant sans prétention, érudit sans ennui, un autre homme tout à fait, que l’on écoutait charmé. Je laissai dans ma poche l’article sur La Race que j’avais projeté de lui montrer, un moment où nous serions seuls, pour voir avec quel culot il se tirerait de sa confusion plus ou moins volontaire.

 

 

 

 



10/01/2017
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