La chasse et les fusils fins

La chasse et les fusils fins

Ce qu'est la chasse

La chasse - Tomes 1  - Ce qu'est la chasse -  Paul Vialar - (1898-1996).

 

 

 
Il y a quelque cinquante ans, je recevais, à Montainville, au cœur de la Beauce, mon premier permis de chasse des mains de l’adjoint au maire.
Celui-ci s’appelait Pohu — j’eus l’occasion, ce sont là choses qu’on n’oublie pas, de le tirer, deux ans plus tard, à moitié asphyxié, d’un feu de broussailles que nous combattions avec les gens du pays, — et je l’entends encore me dire, alors qu’il me remettait le précieux papier : « Un permis de chasse, ce n’est pas un certificat. D’abord, un fusil, cela tue; tu en sais quelque chose, toi qui sors de la guerre et qui l’as faite dans un groupe franc d’infanterie. Tenir un fusil entre ses mains est une chose grave. Prendre une vie, et la vie d’un animal aussi bien que toute autre, il faut avoir des raisons de le faire et, si on le fait, il faut que ce soit en respectant certaines règles. »
 
Fermier d’une de mes tantes, il me connaissait depuis mon enfance et, plus d’une fois, je l’avais suivi sur la plaine et dans la forêt. S’il me parlait ainsi, c’est qu’il connaissait mon ardeur et qu’il voulait, en cet instant solennel, la tempérer. Il continuait : « Ici, comme partout ailleurs, il y a deux sortes de porteurs de fusil :
les viandeurs et les chasseurs. Ceux qui tuent pour le gibier et ceux qui chassent. Les assassins et les autres. Les premiers, qui tirent un lièvre au gîte ou un oiseau posé, je ne les invite plus sur mes terres. Il y en a même, tout mes voisins qu’ils sont, à qui je n’adresse plus la parole. Chasser, c’est chercher le gibier qui sait si bien ruser et nous mystifier. C’est vouloir mettre dans son carnier un bon perdreau ou un beau lièvre — et non un pouillard ou un levraut — qui aura eu sa chance et se sera défendu en pleine possession de toutes ses forces et de toute sa subtilité, en animal libre. Sinon, il ne faut pas chasser. Il faut élever, pour s’en nourrir, ces animaux-là en poulailler ou en clapier. La chasse, c’est ça et c’est... — son regard se perdait devant lui et il ne trouvait pas bien ses mots — c’est...tout le reste. »
 
Pohu, me remettant ce jour-là mon premier permis de tuer, m’en expliquait, à sa manière, fort bien le sens. Déjà, l’ayant suivi depuis des années, je savais ce qu’était « tout le reste ». C’était ce qu’avait dit La Verdure. Les petits matins en bordure des bois, écoutant les rapprochers des courants, le doigt sur la détente, prêt à voir surgir et crocheter le « capucin ».
 
L’envol des perdrix qui ont laissé passer le chasseur et partent dans son dos pour se mettre hors de sa portée, trompant le chien et l’homme. La bécassine du marais feintant et disparaissant derrière les roseaux à la senteur sucrée. Le chamois de la montagne, ce diable, et le grand tétras qui ne se laisse approcher par l’homme qu’au moment des amours. La nature, surtout, animée de toute cette vie des bêtes et dont on surprend les secrets, qu’on découvre après des mois, des années d’expérience, dont on ne sait jamais tout et qui s’ouvre peu à peu à vous comme un grand  livre d’aventures et de poésie : ce cadre admirable qui ne peut pas — sauf pour une âme basse — être celui d’un meurtre et dans lequel on apprend justement à respecter la vie. Je pris, ce jour-là, mon premier permis des mains de Pohu et, par la suite, bien souvent, alors que j’allais peut-être, emporté par ma fougue et faisant retour à l’instinct primitif, me laisser aller à commettre une action sans noblesse, il m’est arrivé de me demander : « Que ferait Pohu ? » et de détourner mon fusil.
 
Car la chasse, n’en déplaise aux âmes sensibles, est un sport noble. Le bétail des abattoirs, le poulet de la fermière — pour ne pas parler des abominables poulets aux hormones qu’on fait naître et mourir pour les passer ensuite par milliers à travers les étuves qui ne laisseront plus d’eux qu’une chair molle, — ce sont des nourritures achetées chez le boucher ou le volailleur, mais non pas conquises. Des bêtes que nous mangerons car, pour survivre, les premiers des hommes ont dû — et ce fut le départ d’une chevauchée fantastique que je vais conter — appliquer cette première loi du « Dévorez-vous les uns les autres » avant qu’une morale plus haute en ait fait — et combien relativement! — « Aimez-vous les uns les autres ». Tirer « au vol » un chevreuil qui saute une allée, toucher en plein ciel l’oiseau qui, pareil à un éclair, jaillit entre deux cimes d’arbres, c’est donner à ces bêtes une mort digne d’elles et de celui qui les atteint. C’est cela la chasse.
 
L’intelligence est une chose. Les cinq sens en sont une autre. Les bêtes possèdent ceux-ci depuis qu’elles existent et ils leur tiennent lieu de celle-là. Pour lutter à armes égales avec elles — et souvent on ne peut le faire sans s’aider du chien — il faut réunir les cinq sens en un sixième qui les contienne tous : le sens de la chasse. C’est l’intelligence jointe à ce faisceau de sens qui a amené l’homme lentement, inéluctablement, à se dépasser lui-même et, ce faisant, à dépasser les animaux.
 
Il s’arma donc. Mais la bête, elle, pour se défendre contre lui, développa encore sa subtilité. Et le tournoi continua, à travers le temps et l’espace, où chacun tentait d’être le meilleur, où s’éveillait chez l’homme,
au fur et à mesure que la civilisation repoussait l’instinct primitif, un désir d’honnêteté, un esprit sportif qui ne lui seraient pas venus s’il avait été seulement le plus fort.
C’est pourquoi la chasse est un sport, et un sport noble. Elle ne peut être un sport que si elle conserve cette noblesse et, à travers le temps, les vrais chasseurs ne s’y sont pas trompés. C’est le sens même de la chasse.
 
Et c’est ce que, dans sa simplicité, voulait me dire Pohu. Chasser, c’est avant tout ne pas être honteux de ce que l’on fait. C’est s’en reconnaître le droit et, de ce fait, pouvoir en goûter toutes les joies, c’est le bonheur d’apprendre la nature et la vie et, en même temps, de se sentir en règle avec soi-même. C’est respecter un code de l’honneur qui, certes, n’est pas écrit, mais qui doit exister dans l’esprit de tous ceux qui comprennent quelle part de responsabilité ils assument en prenant un fusil entre leurs mains, un fusil qu’ils arrivent même, maintenant, à remplacer par une caméra.
 
C'est cela la chasse qui, comme toute action, ne peut s'exercer qu'avec un coeur pur. Et c'est alors, et alors seulement, que sa beauté et sa grandeur apparaissent et s'imposent, qu'elle cesse d’être  un acte de mort pour devenir un acte de vie. Oui, c'est cela la chasse, qui nous a tant donné, que nous aimions pour ces raisons de toutes nos forces et de toute notre âme, et dans laquelle nous aurions été un peu plus pauvres et un peu moins hommes.
 
 
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16/07/2016
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