Je continue, comme convenu, de vous faire partager les textes cynégétiques qui m'ont particulièrement touché. 
Je vous propose cette fois un extrait tiré du "Dictionnaire amoureux de la chasse" de Dominique Venner.

                                                     
                                                      Dictionnaire amoureux de la chasse
                                                               Dominique Venner(1935-2013)

 

 

Jamais je ne serai blasé devant la découverte soudaine d'une proie, devant la rencontre miraculeuse de la sauvagerie. Je m'abandonnai béatement a la jouissance de surprendre sans être surpris. Toujours en ces instants m'inonde une excitation voluptueuse mêlée de gratitude. Moi, médiocre et lourd bipède civilisé, sans vue perçante ni odorat subtil, pour une seconde ou une minute, je suis maître du jeu, non par force mais par ruse et chance, a l'exemple de mon ancêtre a l'épieu de bois durci. Que je sois un maître dérisoire, je le sais bien. Ici, je ne suis qu'un intrus, trop généreusement toléré par les divinités de la foret.
Lentement, imperceptiblement, centimètre après centimètre, j'avance pour embrasser l'axe du sentier. Ma silhouette se confond avec l'obscurité de la futaie. De mon anorak, j'extrais avec précaution une minuscule lorgnette Zeiss, pas plus grosse qu'un cigare et guère plus longue qu'une cigarette. Maintenant, je peux détailler un petit derrière tourne vers moi. C'est une chevrette, identifiable a son miroir blanc, prolonge par la couette pubienne. Elle s'éloigne pas a pas en viandant la petite gourmande. Elle est calme, tranquille, ignorant le voyeur-prédateur qui la dévore du regard.
Quelques secondes s'écoulent. Et voila que, venant des taillis, surgit un brocard. Je suis béni des fées, des dieux et de je ne sais qui encore ! Mon brocard porte de très beaux bois en velours. Deux fois la hauteur des oreilles, c'est tout dire. Quand il tourne la tête pour se mordiller le derrière, j'observe sa ramure a loisir dans ma lorgnette. II pourrait me voir ou me deviner le petit salaud, mais je suis a bon vent, aussi neutre que les troncs d'arbres autour de moi. II folâtre un Peu avec madame. Puis, tous les deux s'éloignent en bâfrant. C'est le moment ou jamais de tirer. Mais je n'ai aucune envie de tirer.
Comme souvent, de plus en plus souvent, je chasse sans ma carabine. Si j'excepte la présence amicale de mon couteau dans la poche, ma seule arme et mon œil valide, mon instinct du gibier et mon aptitude a pénétrer dans le cercle magique de la sauvagerie sans la profaner. Mue en divinité bienveillante, pendant plusieurs minutes, j'accompagne du regard le petit couple gracieux. Quand il aura disparu, je m'éloignerai silencieusement, comme je suis venu, respectant leur monde et leur repos.

Que m'eut apporté la carabine ce soir ? Je n'avais pas le désir de tuer. Au contraire. Je me sentais le protecteur des deux chevreuils. Parfois, pourtant, ce désir survient, envahissant, irrésistible, comme l'appel atavique des origines. Sans ce désir, que serais-je ? Rien. Un promeneur.
Avec ou sans arme, par la chasse, je fais retour a mes sources nécessaires : la foret enchantée, le silence, les mystères du sang sauvage, l'ancien compagnon- nage clanique. Avec l'enfantement, la mort et les semailles, la chasse est peut-être le dernier rite primordial a échapper partiellement aux défigurations et manipulations d'une mortelle démesure.
J'ai découvert la chasse a neuf ans, hébergé par le garde d'un domaine normand, pendant deux semaines de Noël, durant un hiver sec et pinçant de l'après- guerre. Mes joues creuses de petit Parisien dévitaminé avaient besoin de couleurs. Le bocage, ses vallons et ses bois, était féerique sous le givre. Dans mon souvenir la magie de la campagne ensauvagée est inséparable de la maison du garde, faite de pierre et de bois, toute en longueur, égayée par des torsades de lierre et le soleil hivernal. Ces images ne m'ont plus jamais quitte. Dans la salle dallée se concentrait la vie de la maison. Elle était chauffée par l'âtre. Un vieux chien s'y prélassait. A la nuit, je m'y endormais dans un lit très haut, sous une énorme couette grenat, les yeux sur la chanson des braises, berce par le bavardage des anciens. Un fusil pendait derrière la porte, II me fascinait. Pas de téléphone. Un cheval et sa carriole étaient notre lien avec le monde.
Réveille aux aurores par un bol de lait bouillant et une grande tartine, j'accompagnais tout le jour une sorte de Raboliot normand qui m'accepta pour ramasser les pigeons et les lapins boules par son « seize» infaillible. Grâce a lui, les doigts taches de sang, je découvris avec délice l'odeur fauve des petites dépouilles chaudes. II m'apprit a reconnaître la coulée du gibier sous les ronces. II me montra sur la terre humide le pied menu du chevreuil et l'empreinte large du sanglier. II m'enseigna qu'on ne vide pas la bécasse et qu'on fait pisser les lapins juste tires. Je lui dois surtout cette révélation que la chasse est une poésie.
La foret d'hiver, romantique et noire, la campagne d'automne, brune et rousse, ne sont jamais si belles que le fusil au bras, derrière son chien.
A la différence du promeneur qui peut tourner dans les bois sans rien voir, le chasseur n'est pas aveugle.
Cette trace légère sur le sol, c'est le pied d'une biche datant du matin. Ces frottis qui ont dépouille l'écorce des baliveaux révèlent le territoire d'un chevreuil. Ce mouvement subtil dans un fourre trahit la ramure d'un cerf au mimétisme parfait.
Dans nos pays, la chasse se pratique le plus souvent a la pire saison, par des temps a ne pas mettre ses ennemis dehors. Quel bonheur prend-on a marcher toute une journée dans des champs de betteraves, sous une pluie glacée, pour voir s'envoler une compagnie de perdreaux hors de portée ? Quel plaisir y a-t-il pour les veneurs a galoper sous les bourrasques et dans les flaques de boue derrière un cerf qu'ils ne prendront sans doute pas ? La réponse est que le chasseur vit dans l'espérance. Son bonheur futur gonfle en proportion de son attente, de ses quêtes vaines et de son angoisse de la bredouille. Que vienne un coup heureux, fatigue et déception s'évanouissent. Rien ne soulage comme le poids d'un lièvre ou d'un perdreau dans un carier.

Les chasseurs ne sont pas des petits saints. Comme partout, on rencontre dans leur société des butors et des goujats. Mais il y a une beauté incomparable dans toute chasse conduite suivant les règles et le respect du gibier, en sympathique compagnie, avec gaieté et gout du bien vivre.
«Rien n'était plus beau que de voir mes lévriers écossais chasser ensemble écrivait Karen Blixen, longtemps après son retour d'Afrique, conservant le souvenir de ses grands chiens a la poursuite des zèbres et des antilopes sur les hauts plateaux de la réserve masai. Rien n'est jamais si beau pour le chasseur que les formes dans lesquelles a été fixée sa passion. Pour les dévots de la palombe, seule a du prix l'attente des oiseaux bleus dans l'automne roux, au pied des cols pyrénéens, quand les migrateurs prennent le chemin de l'Afrique. Pour le veneur, rien ne vaut la musique d'une meute se récriant a pleine gorge sur une voie chaude, appuyée par les trompes de l'équipage. Un chasseur au gibier d'eau ne connait pas de spectacle plus grisant qu'une passée de canards ou de sarcelles sur un étang froisse de gel, a la tombée du jour. Comme Elzear Blaze un siècle plus tôt, le chasseur au chien d'arrêt ne jure lui aussi que par sa propre passion : "Vous entrez en plaine et déjà les chagrins s'effacent; votre chien rencontre un gibier, ils sont oublies ; il tombe en arrêt, l'univers n'existe plus pour vous, ou plutôt il est tout entier devant vos yeux... »

Dans nos sociétés urbanisées, le chasseur ne vit plus de la chasse, mais souvent la chasse est sa raison de vivre. En lui s'est maintenu l'ancien pacte. Maupassant a crûment dit cela dans Le Horla : «Je suis né avec tous les instincts et les sens de l'homme primitif tempérés par des raisonnements et des émotions de civilise. J'aime la chasse avec passion; et la bête saignante, le sang sur les plumes, le sang sur mes mains, me crispent le cœur à le faire défaillir.»
9782259191982