"J'aimerai vous faire partager quelques-uns des plus beaux textes ayant trait à la chasse qu'il m'ait été donné de lire » Voici donc, un premier texte, il est tiré du Roman d'Eugène Fromentin intitulé " Dominique". Le personnage dont il est question dans le texte, Dominique, me fait penser à mon ami Patrice Eyrolles. Patrice est un Dominique et il est pour moi ce que Dominique a été pour l'auteur. Ce texte lui est dédié."

                                                               

                                                                 Dominique
                                                                      (Eugene Fromentin 1820-1876)

 

 

 

La première fois que je le rencontrai, c'était en automne. Le hasard me le faisait connaitre a cette époque de l'année qu'il aime le plus, dont il parle le plus souvent, peut-être parce qu'elle résume assez bien toute existence modérée qui s'accomplit ou qui s'achève dans un cadre naturel de sérénité, de silence et de regrets. « Je suis un exemple, m'a-t-il dit maintes fois depuis lors, de certaines affinités malheureuses qu'on ne parvient jamais à conjurer tout à fait. J'ai fait l'impossible pour n'être point un mélancolique, car rien n'est plus ridicule a tout âge et surtout au mien ; mais il y a dans l'esprit de certains hommes je ne sais quelle brume élégiaque toujours prête à se répandre en pluie sur leurs idées. Tant pis pour ceux qui sont nés dans les brouillards d'octobre ! » Ajoutait-il en souriant à la fois et de sa métaphore prétentieuse et de cette infirmité de nature dont il était au fond très humilié.

Ce jour-là, je chassais aux environs du village qu'il habite. Je m'y trouvais arrive de la veille et sans aucune autre relation que l'amitié de mon hôte le docteur***, fixé depuis quelques années seulement dans le pays. Au moment où nous sortions du village, un chasseur parut en même temps que nous sur un coteau planté de vignes qui borne l'horizon de Villeneuve au levant. II allait lentement et plutôt en homme qui se promène, escorté de deux grands chiens d'arrêt, un épagneul a poils fauves, un braque a robe noire, qui battaient les vignes autour de lui. C'étaient ordinairement, je l'ai su depuis, les deux seuls compagnons qu'il admit à le suivre dans ces expéditions presque journalières, ou la poursuite du gibier n'était que le prétexte d'un penchant plus vif, le désir de vivre au grand air et surtout le besoin d'y vivre seul.
« Ah ! voici M. Dominique qui chasse », me dit le docteur en reconnaissant à toute distance l'équipage ordinaire de son voisin. Un peu plus tard, nous l'entendîmes tirer, et le docteur me dit : « Voila M. Dominique qui tire. » Le chasseur battait a peu près le même terrain que nous et décrivait autour de Villeneuve la même évolution, déterminée d'ailleurs par la direction du vent, qui venait de l'est, et par les remises assez fixes du gibier. Pendant le reste de la journée, nous l'eûmes en vue, et, quoique séparés par plusieurs cents mètres d'intervalle, nous pouvions suivre sa chasse comme il aurait pu suivre la nôtre. Le pays était plat, l'air très calme, et les bruits en cette saison de l'année portaient si loin que, même après l'avoir perdu de vue, on continuait d'entendre très distinctement chaque explosion de son fusil et jusqu'au son de sa voix quand, de loin en loin, il redressait un écart de ses chiens ou les ralliait. Mais soit discrétion, soit, comme un mot du docteur me I 'avait fait présumer qu'il eut peu de gout pour la chasse a trois, celui que le docteur appelait M. Dominique ne se rapprocha tout à fait que vers le soir, et la commune amitié qui s'est formée depuis entre nous devait avoir ce jour-la pour origine une circonstance des plus vulgaires. Un perdreau partit à l'arrêt de mon chien juste au moment ou nous nous trouvions a peu près à demi-portée de fusil l'un de l'autre. II occupait la gauche, et le perdreau parut incliner vers lui.

« À vous, monsieur », lui criai-je
Je vis, a l'imperceptible temps d'arrêt qu'il mit a épauler son fusil, qu'il examinait d'abord si rigoureusement ni le docteur ni moi n'étions assez près pour tirer ; puis, quand il se fut assuré que c'était un coup perdu pour tous s'il ne se décidait pas, il ajusta lestement et fit feu. L'oiseau, foudroyé en plein vol, sembla se précipiter plutôt qu'il ne tomba, et rebondit, avec le bruit d'une bête lourde, sur le terrain durci de la vigne.
C'était un coq de perdrix rouge magnifique, haut en couleur, le bec et les pieds rouges et durs comme du corail, avec des ergots comme un coq et large de poitrail presque autant qu'un poulet bien nourri.
« Monsieur, me dit en s'avançant vers moi M. Dominique, vous m'excuserez d'avoir tiré sur l'arrêt de votre chien ; mais j'ai bien été forcé, je crois, de me substituer a vous pour ne pas perdre une fort belle pièce, assez peu commune en ce pays. Elle vous appartient de droit. Je ne me permettrais pas de vous l'offrir, je vous la rends. »
II ajouta quelques paroles obligeantes pour me déterminer tout à fait, et j'acceptai l'offre de M. Dominique comme une dette de politesse à payer.
C'était un homme d'apparence encore jeune, quoi qu'il eut alors passé la quarantaine, assez grand, a peau brune, un peu nonchalante de tournure, et dont la physionomie paisible, la parole grave et la tenue réservée ne manquaient pas d'une certaine élégance sérieuse. II portait la blouse et les guêtres d'un campagnard chasseur. Son fusil seul indiquait l'aisance, et ses deux chiens avaient au cou un large collier garni d'argent sur lequel on voyait un chiffre. II serra courtoisement la main du docteur et nous quitta presque aussitôt pour aller, nous dit-il, rallier ses vendangeurs qui ce soir-la même, achevaient sa récolte.

2015-01-19 10.01.022015-01-19 10.03.01
Credit photos: D.Pizon