La chasse et les fusils fins

La chasse et les fusils fins

Faut-il tirer des charges lourdes ?

Au fil des décennies, les charges de plombs de nos calibres 12 ou 20 ont considérablement augmenté, 63 g pour le 12/89,36 g pour le 20/76.

Envoyer plus de plombs augmente-t-il nos chances de succès?
Nous en sommes tous convaincus, mais est-ce réellement le cas?

 

 

Depuis que Lefaucheux,Houiller et Pottet, au milieu du xIxe siècle,ont défini la forme et la composition d’une cartouche de chasse au petit gibier pour le fusil basculant moderne, les munitions n’ont guère changé dans leur principe. Les évolutions se sont portées sur les composants, avec à peu près toutes les matières connues de l’homme - laiton, cuivre, acier,étain, aluminium, zinc, nickel, papier et plastique. De multitudes chambrages ou longueurs furent également déclinés (50, 65, 67, 67,5 et70 mm) avant de se réduire, au début du XXe siècle, à une longueur standard afin de tirer pleinement profit des économies autorisées par la production de masse. Le chambrage de70 mm devint alors la longueur usuelle des cartouches de calibres 12,20,28 et .410. Puis vint le développement de la cartouche magnum,de 76 mm et d’une capacité de 50 g de plombs en moyenne, et le début d’une surenchère de puissance. Ce qui aboutit, en 1987, à la création d’une munition de 89 mm de long : une cartouche ultra ou supermagnum à même d'accueillir 63 g de plombs. Le double de la charge d’un calibre12 classique !

 

Jusqu’à il y a environ soixante-dix ans, la taille de nos cartouches était proportionnelle à leur charge de plombs, celle-ci étant elle-même proportionnelle au diamètre de l’alésage-pour avoir un équilibre idéal entre le poids d’un fusil et la charge qu’il tire, la règle est de multiplier cette dernière (en grammes) par 96. Adapter la longueur de la cartouche à la charge de grenaille et de poudre qu’elle contient fut l’approche de bon sens adoptée à la fois par les Britanniques et les Français. C’est pour cette raison que les cartouches anglaises ou françaises «classiques» destinées à la chasse mesurèrent longtemps 65 mm de long. Dès lors, quels avantages espérer d’une cartouche plus longue, donc plus lourdement chargée ? Nos réponses se limiteront ici au cas du petit gibier terrestre, le gibier d’eau obéissant à d’autres critères, a fortiori avec l’arrivée des substituts au plomb.

 

Optimale et incontournable

 

Chaque calibre possède sa charge optimale, c’est là une règle mise au point par les Britanniques à la fin du xix siècle et qui permet d’obtenir la balistique la plus efficace. La charge optimale est la quantité maximale de plombs qu’un alésage donné peut gérer avec une grande efficacité et au-delà de laquelle cette efficacité décroît ou est contrebalancée par d’autres facteurs comme l’excès de recul ou de poids. La réussite réside dans un juste équilibre entre longueur de la colonne de plombs et diamètre du calibre. Nos cartouches actuelles ont accompli des progrès par rapport à leurs aînées, mais la valeur de leurs charges optimales demeure inchangée. Elle est de 31 g pour le calibre 12, de 28 g pour le 16,de 24g pour le20 et de21g pour le 28. Malgré tout, les fabricants de munitions ont déployé beaucoup d’efforts pour tenter de contourner ce principe éprouvé, introduisant des munitions de plus en plus lourdes.
Les fabricants ne sont pas les seuls à blâmer. Nous autres chasseurs nous sommes laissés convaincre que seule une lourde charge nous offrait la garantie de tuer à coup sûr le gibier à plumes. Plus nous lançons de plombs derrière le gibier, plus nous avons de chances de le tuer? Il n’en est rien. En matière de balistique d’armes de chasse, ce que vous gagnez d’un côté, vous le perdez de l’autre, le plus n’est pas le mieux, mais souvent le pire. Voyons pourquoi.

 

Une gerbe de plombs naît à l’instant où elle sort de la bouche du fusil, puis elle continue son expansion jusqu’à ce que les forces combinées de résistance de l’air et de gravité la mettent à terre. De la sortie du canon jusqu’à une trentaine ou une quarantaine de mètres plus loin, le diamètre de la gerbe s’élargit en permanence. La propagation des plombs détermine l’efficacité de l’arme, ses limites également. Les plombs doivent rester sur une certaine distance assez proches les uns des autres au sein de la gerbe pour que tout objet atteint soit touché par plusieurs projectiles. Ce sont ces multiples frappes qui sont à même de faire éclater le plateau ou foudroyer le gibier. Ensuite, l’écart entre les plombs devient de plus en plus grand jusqu’à créer des vides au travers desquels le gibier peut passer sans atteintes. La distance à laquelle cela se produit constitue la limite de la portée efficace de l’arme et de la cartouche.
Elle peut être établie de façon simple : il suffit de tirer cinq ou six cartouches sur une cible en commençant à dix mètres puis en s’éloignant de cinq mètres en cinq mètres, et de comparer à chaque fois la densité

des plombs.

 

En 3D,ça donne ça...

 

La cible ne peut cependant pas tout montrer. La première chose qu’elle ne fait pas apparaître est le développement de la gerbe vers l’avant dans une courbe en forme de cloche ou de parapluie plus ou moins allongé-et pas en forme de cône comme le montrent souvent les illustrations de balistique de chasse. Une autre image hors de portée de notre cible toute plate est la dispersion longitudinale de la gerbe. Cette dernière possède en effet une longueur qui se déploie du fusil à la cible et constitue un facteur essentiel pour l’efficacité d’une charge.

Des expériences ont été menées, notamment par l’Américain John M. Olin (l’inventeur de la fameuse cartouche Winchester Super-X), pour établir quelle gerbe, d’une courte ou d’une longue, était la plus efficace.
Avec la conclusion suivante : plus la gerbe est longue, plus la densité des plombs à un instant T est clairsemée et plus les chances sont élevées pour qu’un oiseau qui la traverse en sorte presque indemne. Or le seul moyen d’augmenter une charge de plombs pour un calibre donné consiste à empiler plus de plombs dans l’étui, Les supermagnum qu’il faut donc forcément allonger. ou 12/89 mm ont Et plus cette colonne à l’intérieur de poussé à l’extrême la cartouche sera longue par rapport au diamètre de l’alésage, plus la gerbe sera longue une fois sortie de la bouche : une charge lourde produit une gerbe longue. On parle alors

 d’effet «entonnoir», s’exerçant sur une charge lourde de plombs repoussée par les gaz de la poudre. Les

grains les plus proches de la pression sont d’abord écrasés contre ceux de devant et se déforment un peu ou beaucoup. Ensuite, plus la colonne de plombs est longue, plus grande est la surface qui sera en contact direct avec les parois du canon, ce qui signifie qu’encore plus de plombs seront susceptibles de se déformer.

 

Même les meilleures bourres n’offrent pas une protection absolue contre les dommages causés par le frottement des plombs contre les parois du tube. N’étant plus parfaitement ronds quand ils quittent la bouche, ces plombs perdent de la vitesse plus rapidement et restent à la traîne du reste de la gerbe, ce qui provoque un allongement de celle-ci, à l’image de la queue d’une comète. Les plombs déformés sont en
outre moins pénétrants et ont tendance à s’éloigner de la trajectoire ésirée. En d’autres termes, ils ne ont d’aucune utilité pour le chasseur ! Cette cruelle réalité reste bien entendu invisible sur votre plaque e ciblage, qui ne montre pas où frappent les plombs transversalement, ni combien de temps il leur faut pour parvenir jusqu’à elle. Ce qui apparaît comme une gerbe merveilleusement dense sur la cible est potentiellement une gerbe clairsemée de trous assez grands pour expliquer des ratés en apparence inexplicables ! Ce principe s’applique à tous les calibres, avec toutefois quelques nuances dues à la taille de l’alésage. Plus le calibre est petit, moins il sera tolérant à la surcharge. Le calibre 12 est ainsi avantagé par rapport aux 28,20 et 16 ; polyvalent, il peut correctement gérer des charges allant jusqu’à 46 g, alors qu’un calibre 28 sera impossible à améliorer en lui faisant tirer des charges de plus de 21 g. Les gros calibres peuvent bien mieux gérer un petit supplément de plombs tout simplement parce que la longueur de la colonne de grains augmente proportionnellement moins vite. A contrario, une colonne courte

contient moins de plombs que les charges lourdes, mais peu d’entre eux s’abîment suite à la poussée initiale du gaz et le contact avec le canon ; résultat, tous atteignent la cible à peu près en même temps. La densité est élevée en tout point de la gerbe, c’est ce qui fait une charge efficace.

Il y a plus d’un siècle, le général Journée, expert balistique et auteur de l’incontournable Tir des fusils de chasse, dont nous publions un extrait dans ce même numéro (p. 26), livrait un bilan lucide, rigoureux et compétent des causes et des effets des changements de charge : « Lorsqu ’on tire dans un fusil des charges de plombs notablement plus fortes que la charge normale, on donne lieu pour une même vitesse à une pression exagérée ou pour une même pression à une vitesse insuffisante Le 12 offre l'avantage de générer des gerbes plus courtes à charge égale.
Un réel atout balistique pour avoir un bon rendement. La déformation des plombs se trouve en outre exagérée lorsque la charge des plombs est supérieure à la charge normale. Les plombs déformés ayant peu de portée efficace, le nombre de grains efficaces croît dès lors beaucoup moins vite que le nombre total des grains de la charge.

 

 

Des trous et des coups 

 

 

Une gerbe médiocre n’est pas la seule plaie de la charge lourde. Celle-ci rend également le tir inconfortable à l’extrême. Croyez-en Isaac Newton ! Il existe pour chaque action une réaction égale et opposée, c’est la loi du mouvement toujours en vigueur. Je le constate pour ma part

toutes les fois que je tire une charge lourde : car, pour nous tireurs, cette loi se résume en un seul mot, le recul.
Plus la pression de la poudre travaille pour conduire la charge lourde hors de la cartouche et vers la bouche du canon, plus la force inverse exercée vers l’arrière augmente. L’excès de pression se traduit inévitablement par un excès de recul. Celui-ci vous déstabilise, vous fait lever la tête, fait se crisper votre corps à un moment où vous auriez au contraire besoin d’être souple et décontracté, vous
fait arrêter votre swing, bref vous fait manquer la cible. Une arme qui vous fait mal lorsque vous appuyez sur la détente s’évertuera à se montrer difficile à utiliser au mieux de ses capacités et des vôtres !

A quelques exceptions près, l’ajout de plombs n’apporte aucune amélioration. Cela ne signifie pas qu’il n’existe aucun d’avantage à s’écarter des charges standards, mais à la condition d’emprunter la direction inverse : réduire la charge de plombs peut livrer des résultats étonnants.

Mais ce sujet nous mènerait aussi dans la direction opposée à celle de cet article, réservons-le pour un futur débat ■ Djamel Talha

 

La leçon de Sir Frederick Milbank

 

Le 20 août 1872, Sir Frederick Milbank, illustre fusil de son temps, réalisa un des tableaux les plus mirifiques de l’histoire cynégétique. Dans une grande battue à la grouse, organisée à Wemmergill Moor dans le Yorkshire, il abattit 728 oiseaux en huit battues et, pour une seule d’entre elles qui dura 23 minutes, tua 190 grouses.
Milbank tirait avec une triplette Westley Richard à broches de calibre 12, mais l'intérêt de son exploit pour le propos qui nous intéresse aujourd’hui réside davantage dans le type de cartouches qu’il employait. Une série d’articles qu’il signa dans la revue Land and Water nous apprend que ses cartouches étaient chargées de 24 g de plombs n°6 (n°6,5 français) avec 1 dram et demi (2,65 g) de poudre noire. Ces cartouches développaient une vitesse de 1100 ft/s, soit environ 335 m/s, à la bouche. Une charge qui serait considérée aujourd’hui adéquate pour les grives ou les cailles ! Pourtant Sir Milbank la destinait à un oiseau sauvage d’une résistance redoutable et encaissant aussi bien les plombs qu’un canard ou une oie.
Certes, notre homme était un tireur exceptionnel, mais sa performance n'en livre pas moins une très bonne leçon pour le chasseur d’aujourd’hui. Une leçon qui se résume en un mot : modération. Une cartouche à grenaille de performance optimale s’obtient en évitant les extrêmes, que cela concerne la taille des plombs, le poids de la charge, la charge de la poudre ou encore la vitesse. Djamel Talha

 

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12/02/2016
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