La chasse et les fusils fins

La chasse et les fusils fins

La billebaude

Connaissez-vous "LA BILLEBAUDE" d'Henrie Vincenot? C'est un de mes romans préférés, mais également un des plus beaux joyaux de la littérature française. En voici un passage choisi pour vous donnez envie de le découvrir ou de le redécouvrir.                        

 

 

                                La Billebaude

                                                                         Henri Vincenot

                                                                           1912-1985

 

Eli bien, mes curieux, je ne rentrais ni au lycée ni au séminaire mais au collège Saint-Joseph de Dijon, la grande boîte bourguignonne catholique. Quand j’y repense, et j’y repense sans cesse, je trouve que cela montre bien le rôle des femmes dans notre ancienne civilisation. C’était mes femmes qui avaient ainsi gagné la partie. J’échappais comme elles le désiraient à l’enseignement laïque des «maîtres-sans-Dieu», et sans entrer dans «la fabrique à curés», ainsi que mes grands-pères nommaient le séminaire, je restais néanmoins sous l’influence de la soutane. Je crois bien que ma grand-mère Tremblot espérait de toute son âme que ces bons pères allaient me travailler au corps et surveiller de près mes moindres manifestations mystiques pour m’emberlificoter.

 

C’est ainsi que, la rentrée étant fixée au 2 octobre, je dus abandonner l’idée de la chasse. Pourtant, avant de partir pour la pension je pus faire encore «l’ouverture». C’était un exercice que je n’appréciais pas particulièrement, car ce jour-là tous les chasseurs partaient en guerre dès le lever du soleil. On les entendait canarder toute la journée et on en rencontrait partout. Le père Tremblot, aristocrate jusqu’au bout des moustaches, c’était le comte Arthur lui-même qui l’avait dit, appelait celte kermesse la «chienlit», ou bien encore « la foire aux pétoires". Habituellement, il affectait ce jour-là d’avoir à arracher

pommes de terre afin de  n'aller pas se faire plomber les fesses par tous ces « pignoufs en chaleur», se réservant pour des chasses savantes et solitaires. Mais cette année-là, sachant que je devais «aller
pensionnaire » le surlendemain au grand collège, nous fûmes les premiers à pousser cartouche en canon et voici comment : Nous étions partis avant l’aube, sous pluie battante, pour nous trouver au cœur du buisson au lever du soleil, heure fatidique prescrite par les règlements de chasse. Nous montions en silence par

le travers des grands pâturages. Le Vieux portait en bandoulière le fusil, non encore chargé comme il se devait. Il avait, j’en suis sûr, le ferme propos de ne se mettre en chasse qu’à l’heure réglementaire, j’en aurais parié la portion de fromage de tête qui ballottait dans ma musette, mais alors que nous montions dans les chardons, en haut des pâtures, je tombai en arrêt sur un joli levraut de six livres qui me regardait. Il était blotti au ras d’un revers de motte, au pied d’un chardon sec, dont il avait exactement la couleur. Ses oreilles couchées sur son échine ressemblaient à deux feuilles de bouillon-blanc fanées et duveteuses, ses yeux noirs et brillants se confondaient avec les quelques baies de yèble que septembre commençait à mûrir par-ci par-là. Pour le voir, il fallait être le chéri du Bon Dieu. Même la chienne, qui naviguait devant nous à gauche, ne l’avait ni vu ni senti. Je m’étais arrêté, le geste pétrifié, l’haleine coupée. Il me regardait, je le regardais.

La chienne et le Vieux continuaient à monter en fracassant les chardons secs et moi j’étais là, la patte en l’air comme un épagneul en arrêt, le bâton immobile, l’œil rivé sur celui du capucin. Un geste, un simple cillement des paupières, et le charme serait rompu, et perdu cet instant inoubliable.

On aurait dit que ce lièvre me disait : « Reste ! Mais reste donc beuzenot ! Ne t’en va pas user tes fonds de culotte sur les bancs de leurs Écoles ! Tu vois bien qu’ici c’est la vie, la vraie vie, la seule vie ! »

 

La pluie s’était arrêtée et même un fin vent du nord semblait vouloir nous amener une belle éclaircie qui se déchirait au-dessus du Morvan, étalé devant nous. La chienne était déjà au bois, battant l'orée, buissonnant furieusement. Sans doute venait-elle de flairer la sortie et les détours de ce lièvre qui était venu se remettre là et que je tenais au bout de mon regard.

 

 

Le Vieux, lui, s’était arrêté. Il s’était retourné et allait me héler mais, m’ayant regardé attentivement, il comprit. Avec des gestes coulés, il mit lentement l’arme au poing, écarta les jambes, cassa son fusil, prit deux cartouches dans sa cartouchière, les engagea. Je ne voyais pas tout cela, mais je le devinais car si j’avais tant seulement remué la prunelle d’un millimètre, la bête eût jailli de son gîte. Je n’entendis même pas le clac du verrouillage du fusil, le lièvre et moi nous ne faisions plus qu’un. Nous tentions tous deux
de prolonger cette hypnose, moi pour le plaisir, lui pour mieux préparer sa fuite.

Le Vieux, impitoyable, lança le traditionnel «hardi dessus ! ». Nos muscles se détendirent ensemble, mon bâton fouetta l’air, le lièvre eut un bond énorme, fit son quatre et prit du champ. La charge de plomb l’atteignit alors qu’il avait toute sa vitesse au faîte du mamelon; il fit la culbute et tout se tut. C’était le premier coup de fusil de cette saison-là.

A ce moment-là, je vis que le soleil levant éclairait tout le Morvan. En riant, le Vieux ramassait l’animal et le faisait pisser, pendant que notre Tambelle revenue au coup de feu sautait de joie autour de lui, et c’est alors que j’entendis Tremblot dire tout bas à la chienne : « As pas peur ! la prochaine fois que tu es en chaleur, je te fais couvrir par le petiot. Une fameuse portée de chiens d’arrêt que ça fera ! » Ainsi était-il le vieux Tremblot.

Mais l’affaire n’était qu’ébauchée. En effèt sur le coup de midi, nous arrivions sur la place de l’église. Il y avait grand bruit à l’auberge. Les autres chasseurs étaient déjà là, pérorant et se provoquant. Ils nous virent passer et il nous fallut faire halte pour commencer le deuxième acte de cette journée de chasse. Acte plus important que le premier, car le premier avait été celui de l’action, le deuxième devait être celui de la parole, toujours prioritaire chez les Gaulois. Celui-là silencieux et tout intime, celui-ci grandiose et merveilleux, comme on va voir.

Le Vieux sortit le lièvre de sa grande poche, le jeta sur une table parmi les bouteilles de vin rouge, et cria :

—      Celui-là, regardez-le bien!... Ils s’approchèrent car ils voyaient bien que le Tremblot avait quelque chose à raconter. J’étais resté dehors car les enfants pas plus que les femmes n’entraient au café et, par la porte, je regardais mon grand-père. Il remonta sa, cartouchière en bombant le torse d’un air important, son œil se plissa et voici le récit qu’il fit (on l’opposera à celui que je viens de faire en toute objectivité) :

—     On montait par les pâtures, commença-t-il d’un ton détaché, il n’était pas encore six heures du matin, mon fusil en bandoulière, pas chargé. Moi, les mains dans les poches. La chienne muguetait par là. Tout à coup, je vois mon gamin qui s’arrête raide comme keule l’œil au sol. Cré vains dieux, que je me dis, le gamin tiendrait un lièvre en arrêt que ça ne m’étonnerait pas. Tout doucement je prends l’arme, je la casse, je mets deux cartouches de cinq, je referme le fusil, prêt que j’étais à tirer. Mais voilà, il était six heures du matin seulement et le soleil était encore loin derrière la montagne ! Vous me connaissez : plutôt mourir que de tirer un lièvre avant l’heure réglementaire! (Rires.) Alors, que je dis au petiot, tâche de tenir l’arrêt un bon moment. Tu me le feras sauter quand le soleil sera là.

« Je m’assieds, la chienne revient près de moi, je la prends au collier pour la maintenir.

«Une demi-heure, qu’il me fallait attendre! Alors je sors le casse-croûte, la chopine, je bois, je mange. Le gamin me tenait toujours l’arrêt. Puis je m’étends. Je regarde passer la nuée et voilà-t-il pas que je m’endors ? Combien de temps que j’ai dormi ? Une heure? Deux heures? Tout d’un coup la chienne me réveille en me léchant le nez. Hou Dieu, que je me dis, mon lièvre et mon petiot ?

«Eh bien, vous me croirez si vous voulez, le petiot était toujours la, le lièvre aussi, l’un regardant l’autre! Alors je me lève, je saute sur le fusil, je crie “sus !”, le lièvre déboule, fait son quatre et je l’aligne gentiment au moment qu’il rentrait au bois.

Le grand père s’est arrêté, les autres buveurs ne disent mot, attendant la chute, car ils savent que le Vieux connaît son métier de conteur.

—        Au moment que je fais pisser le capucin, reprend-il, voilà onze heures qui sonnent au clocher!... Cinq heures! Oui, cinq heures que le petiot avait tenu l’arrêt ! On n’avait plus qu’à rentrer !

Le grand-père se penche vers moi et crie :

—        Rentre dire aux femmes que j’arrive, qu’elles peuvent tremper la soupe ! Et alors, mais alors seulement, une grande ragasse de rires éclate comme un bruit de feu de brousse poussé par le vent à travers une sapinière. On les entend depuis chez nous.

De la confrontation de ce récit avec la vérité, ma vérité, j’ai tiré bien des leçons. La veille de m’envoyer en pension pour tout un hiver, le Vieux, je crois, venait de me léguer l’héritage le plus précieux. Vous comprendrez ça comme vous voudrez, vous qui m’écoutez.

 

9782070373703FS.gif



04/10/2016
1 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 40 autres membres