La chasse et les fusils fins

La chasse et les fusils fins

La chasse au sanglier

Avec son récit  « La chasse au sanglier », Ernst Jünger  a composé à mon sens,  un des plus beaux morceaux de littérature cynégétique qu'on puisse lire. J’ai une particulière admiration pour le  passage   que j'ai lu et relu tant de fois où  Ernest Jünger  décrit les sentiments d'un jeune garçon nommé Richard,   passionné de chasse, recevant sa première carabine, objet d'une longue et pénible attente :

 

 

Les tireurs s'étaient apostés le long de la ligne. La coupe de sapins s'étendait dans leur dos, en noires dentelures ; ses branches touchaient juste le sol. Des herbes forestières, toutes jaunies, s’y étaient emmêlées et les attachaient à la terre. On eût dit des tentes dressées, refuges contre la tempête et le gel, dans la campagne enneigée. Une ceinture de joncs blafards trahissait le cours du fossé enfoui sous la neige.

 

Le bois était d’une splendeur presque princière. L’air, en été, y était lourd et poisseux, et des essaims de taons passaient au bord des clairières. En automne, quand dérivaient les fils de la Vierge, des légions de bolets recouvraient le sol moussu. Les baies luisaient comme des perles de corail dans les zones d’abattis.

 La neige venait de cesser. L’air était exquis, comme passé au filtre des flocons ; on l’aspirait plus facilement, et il portait la voix au loin, vous faisant chuchoter sans y songer. La couche fraîche semblait défier toute imagination de la blancheur ; on entrevoyait la présence de mystères splendides, mais intangibles.

 Les meilleurs postes d’affût étaient ceux où une pépinière bordait les lignes. C’est à peine si ses cimes vertes sortaient de la neige. Le champ de tir y était parfait. Richard se tenait auprès de Breyer, l’élève forestier, dans une traverse où les branches se rejoignaient presque, de sorte qu’on y voyait à peine à trois pas devant soi.

Mauvaise place, affût pour les novices. Mais son attente était si exaltée qu’il ne pensait plus aux détails, que son chagrin fondait en lui. Il avait espéré, jusqu’au dernier moment, que son père lui donnerait une carabine ; c’était l’exaucement vers lequel tout son être s’élançait. Il n’avait pas connu de plus brûlant, de plus impérieux désir. Il voyait en rêve l’acier bleu de l’arme, son fut de noyer, les feuilles de houx gravées dans le métal. Qu’elle était donc légère, douce à la main, et plus merveilleuse que tous les jouets ! Dans l’obscurité de son canon, les rainures brillaient en spirales d’argent. Lorsqu’on l’armait, elle claquait sèchement, comme si la certitude même eût pris la parole pour emplir le cœur de joie. On pouvait affiner la détente au moyen d’un déclic — et alors, il semblait qu’une pensée suffît à déclencher le coup. Que ce joyau, que cette merveille contînt aussi la destinée et la mort : c’était là, certes, ce qui passait toute imagination. Richard sentait que sa possession donnerait à son être l’achèvement, lui ferait subir une métamorphose totale. Avant de s’endormir, à la manière des songes lucides, il se voyait parfois dans la forêt, avec elle — non qu’il voulût tirer, ce n’était pas la question, mais rien que pour se promener dans la nature en sa compagnie, comme avec une amante. Il lui revenait alors en mémoire un dicton qu’il avait lu au flanc d’une vieille cruche dont son père se servait parfois :
Toi et moi, tous les deux,
C'est assez pour être heureux.

 Et même après que ses paupières s’étaient fermées, les images continuaient à se tisser. Elles l’amenaient quelquefois à des angoisses : il avait armé l’arme et voulait tirer, mais un envoûtement faisait rater le coup. Il s’y appliquait alors de toute sa volonté, mais, chose étrange, plus il l’armait, plus il y mettait de violence, et plus la carabine s’obstinait à lui refuser son office. Il voulait crier, mais le son lui restait dans la gorge. Puis il se réveillait en sursaut de son cauchemar, tout heureux de constater qu’il avait été le jouet d’un songe.

Le miracle s'accomplirait pour son seizième anniversaire. Il avait bien du mal à prendre patience, quand il voyait de jeunes chasseurs, ou des élèves forestiers comme ce Breyer, qui n’avait que deux ans à peine de plus que Richard, et n’était guère plus grand.

 

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30/07/2015
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