Le début du XIXe siècle marque l'apogée de l'empire britannique. C'est aussi l'époque des frères Manton, deux armuriers de génie qui allaient jeter les bases de l'armurerie fine anglaise, et d'une hégémonie jamais remise en cause depuis.

Pendant la régence anglaise (1795-1837), la puissance de l'Empire britannique est à son apogée. Le Royaume-Uni n'est alors pas seulement une puissance économique, maritime ou coloniale, il exerce son influence dans les domaines scientifique, culturel, sociétal et compte les plus grands génies du moment - Charles Darwin, Michael Faraday, le duc de Wellington, George Brummell, Lord Byron, Isambard Brunei, etc. Le domaine de l'industrie armurière ne fait pas exception, grâce à deux hommes, deux frères, John et Joseph Manton, reconnus comme les pères fondateurs de l'armurerie fine. Ces deux maîtres vont imposer la suprématie de l'armurerie britannique dans le monde entier, une suprématie qui perdure au XXIe siècle.
«Le nouveau style [armurier] anglais anticipe les goûts qui vont apparaître au cours du XIX siècle sous l'effet de l'industrialisation, de l'affirmation de nouvelles valeurs et du développement du sport, cette invention anglaise. Désormais, la précision du mécanisme, le rendement du canon et la maniabilité de Vanne vont devenir des arguments décisifs pour le choix d'un fusil de chasse», écrit Dominique Venner dans son Dictionnaire amoureux de la chasse.

John, ancré dans la tradition

Les frères Manton sont généralement cités ensemble, mais c'est Joseph qui l incarne tout le génie de la fratrie. La différence de leurs styles est d'ailleurs évidente, comme chacun peut le constater en observant leurs productions respectives, clairement identifiées puisque les deux frères ne travaillèrent ensemble que peu de temps.
John naît le 6 novembre 1752, il est le fils aîné de John et Maty Manton, fermiers et propriétaires terriens à Grantham (Lincolnshire). John junior commence son apprentissage d'armurier à l'âge de 14 ans, chez John Dixon, à Leicester ; il n'y accomplira pas les sept années d'un apprentissage traditionnel, préférant terminer sa formation chez William Edson. à Grantham. Il part ensuite pour Londres travailler chez le célèbre John Twigg dont il deviendra par la suite le contremaître. En 1781, à presque 30 ans, il s'établit à son compte au 6 Dover Street (Piccadilly). En 1814, il rebaptise son entreprise John Manton & Son lorsque l'un de ses fils, Georges Henry, le rejoint. A l'appogée de la firme, la production atteint quatre cents armes par an, selon Neal et Black, auteurs d'une véritable bible sur l'épopée des Manton (The Mantons : Gumnakers). Mais dans les années 1820, la production chute de moitié. Contrairement a son frère cadet John est un conservateur et ne commence à produire des armes à percussion qu'à partir de 1825, s'entêtant jusque-là à perfectionner les mécanismes à silex. En 1833, il s'associe avec un ancien employé, William Hudson, et l'entreprise est dès lors connue sous le nom de Manton & Hudson bien que les armes qui en sortent continuent à être Manton & Son, nom qui perdurera après la mort de John, en 1834. Aprés le décès de son père et de William Hudson, George Henry accueille dans l'entreprise son neveu, Gildon Manton. Toujours selon Neal et Black, l'atelier produit alors deux qualités d'armes, la meilleure sous le nom de John Manton & Son et une inférieure gravée d'un Simple «Manton». Ces armes moins chères sont sous-traitées à Birmingham et n'ont en général pas de numéro de série propre à la firme. Au décès de George et Gildon, la veuve de ce dernier prend en charge l'entreprise avant de la vendre en 1865 à Charles Coe, le contremaître de la firme. En 1878, la société est liquidée et, douze ans plus tard, l'immeuble détruit pour laisser passer le métro Douvres-Picadilly.

Le roi armurier

Joseph, appelé aussi Joe, naît en avril 1766, à Grantham également, quatorze ans après John, dont il va suivre les traces. Il fait son apprentissage à 14 ans sous la direction de Newton, un armurier local, puis chez son frère aîné. Mais il entend voler de ses propres ailes et, à l'âge de 23 ans seulement, en 1789, il crée sa propre entreprise, à Londres, dans Davies Street. Fort de son esprit inventif et de sa production de haut vol en termes de fabrication, d'innovation et de qualité, Joseph assoit très vite sa réputation. Il est considéré comme le meilleur armurier de Londres et supplante son frère aîné. Entre les années 1797 et 1821, John dépose quatre brevets contre douze pour Joseph entre 1792 et 1825. Joseph va régner en maître et en précurseur sur le commerce des armes durant les dernières années des fusils à silex et les débuts de l'ère de la percussion, qu'il ne se contentera pas, comme son frère, de rattraper. Le colonel Peter Hawker, grand chasseur et écrivain influent des années 1800, joue un rôle important dans cette ascension. Client, puis véritable ami de Joseph Manton, Hawker ne manque pas une occasion de lui faire de la publicité. Joe est « le seul homme qu'une personne expérimentée dans [le] domaine [de l'armurerie] puisse considérer comme légitime pour occuper la place de chef ou de roi des armuriers », écrit-il dans son Instruction to Young Sportsmen. Joseph Manton perfectionne la platine a silex à tel point que le tir devient quasi instantané, ce qui était loin d'être le cas à l'origine. Il est également le premier à exécuter ses fusils de chasse en gros calibre, alors que les petits calibres sont la règle. Greener lui donne le crédit de l'invention de la bande de visée surélevée. Il est aussi le précurseur de la mise à conformation : il offre des armes sur mesure à ses clients, en tenant compte de leur morphologie et de leur façon de tirer. Aux dires de Greener décidément « fan », Joe Manton est «non seulement un armurier intelligent et talentueux, mais un inventeur non dénué de génie».
En 1822, les deux fils de Joseph, Frederick et Charles, rejoignent leur père et l'entreprise devient Joseph Manton & Sons. Mais en dépit de sa renommée, de ses qualités d'armurier et de sa clairvoyance, Joseph Manton va faire faillite à plusieurs reprises. Il est «le meilleur armurier d'Angleterre et le plus malheureux », selon la formule de George Teasdale Buckell, alors rédacteur en chef du magazine Land and Water. Son acharnement à défendre ses brevets face à la concurrence l'entraîne dans des procès très coûteux, y compris contre son propre frère, ce dernier l'accusant d'avoir volé deux brevets, dont celui de la bande de visée. Joseph est même emprisonné pour dettes entre 1828 et 1829. Il meurt presque ruiné le 29 juinl835, à l'âge de 69 ans.
Le colonel Hawker signe ce bel hommage épitaphe à son ami : «A la mémoire de M. Joseph Manton, qui est mort universellement regretté, le 29 juin 1835 à l'âge de 69 ans. Cette Modeste plaque est placée ici par sa famille affligée, simplement pour marquer lendroit où est déposée sa dépouille mortelle. Mais un monument éternel à son génie inégalé est déjà établi par sa célébrité dans chaque coin du globe : en hommage au plus grand créateur d'armes à feu que le monde a fait naître, au fondateur et père du commerce des armes à feu modernes et à l'inventeur le plus savant, non seulement pour le bénéfice de ses amis et le monde du sport, mais pour le bien de son roi et de sa patrie. »

Un héritage immense

Dix ans plus tôt, en 1825, le fils de Joseph, Frederick Manton, suite aux difficultés financières de l'entreprise familiale, partait s'installer en Inde, à Calcutta, et y créait Manton & Co. En 1828, son frère John Auguste le rejoignait. Les deux hommes vendirent des armes Manton réalisées par des sous-traitants de Birmingham, les plus connus étant Webley & Scott, BSA et Westley-Richards. Manton & Co restera une entreprise familiale jusqu'en 1846.
Les frères Manton, John et Joseph, furent de véritables chefs de file pour l'armurerie britannique, traçant les contours de la future armurerie fine à l'aube de l'ère du hammerless. «Les Manton ont initié une ère totalement nouvelle dans l'armurerie », écrit Buckell (Experts on Guns and Shootings). Leurs inventions «n'étaient pas d'une valeur pratique, dans certains cas elles étaient même insignifiantes et sans importance», écrit Henry Sharp (Modem Sporting | Gunnery). Avant d'ajouter qu'ils surent d'abord et surtout insuffler une nouvelle vision, une nouvelle approche de leur métier et de la forme des armes, celles notamment dédiées à la chasse.

L'arme fine moderne est née

Avec eux furent établis « la forme et le style du fusil de chasse à double canon, un fusil fondamentalement resté le même aujourd'hui » (Donald Dallas, The British Sporting Gun and Rifle). Les armes sont devenues plus légères et équilibrées, avec une parfaite harmonie entre la forme et la fonction en vertu de lignes épurées et simplifiées. Les Manton ont également créé un style et su en donner le goût à leurs clients. Une décoration sans excès s'est imposée, moins flamboyante, à contre-courant de ce que tous les autres faisaient alors. La gravure s'est simplifiée, réduite au strict minimum, alors que la forme de l'arme en elle-même est devenue la source de sa beauté. Un ensemble subtil, sobre et élégant.
Et puis les Manton ont établi une norme de savoir-faire où la perfection est devenue le seul niveau de performance acceptable. Une exigence qu'ils ont inculquée aux ouvriers qu'ils avaient choisis et formés, lesquels allaient devenir la génération des plus grands fabricants d'armes fines que le monde ait jamais connue. James Purdey, Charles Lancaster, Thomas Boss, Joseph Lang, John Blanch, William Moore, William Grey, William Greener père et bien d'autres sont passés chez les Manton au début de leur carrière. « Sans [Joseph Manton], nous serions restés à jamais qu'un tas de forgerons », aimait à répéter Purdey, qui travailla pour ce maître de 1805 à 1808.

John et Joseph ont laissé un héritage, une sorte d'ADN que l'on retrouve dans toutes les meilleures armes de chasse fabriquées aujourd'hui. Tout armurier qui réalise une arme fine au XXIe siècle - Purdey ou Boss en Angleterre, Ay a ou Arietta en Espagne, Lebeau-Courally en Belgique, Flli. Rizzini ou Piotti en Italie, Granger en France ou encore Hartmann & Weiss en Allemagne - prêche et met en pratique « l'évangile selon les Manton » : un seul niveau de qualité est envisageable, le plus élevé.

Brummell, Manton, génies de l'élégance

George Brummell (1778-1840), surnommé le Beau Brummell, est le père du dandysme, l'initiateur du costume de l'homme moderne. «Il y a trois grands hommes à notre époque; moi-même, Napoléon et Brummell, mais de nous trois, le plus grand de tous est Brummell », déclara le poète anglais Lord Byron. Brummell - qui possédait trois fusils Manton, son voisin à Londres -, va instaurer un « standard du raffinement». Dès lors, sobriété et élégance iront de pair. Une évolution comparable à celle qu'apportèrent les frères Manton dans le domaine des armes. Finis, les outils grossiers, lents à charger, peu maniables, à la crosse mal proportionnée, aux canons lourds et à la bascule surchargée de gravures de mauvais goût. Les Manton font naître et aimer les armes bien faites, superbement équilibrées, finement ornementées. Prosper Mérimée, dans son roman Colomba (édité en1840), résume ce tournant : son héroïne choisit «le moins orné des fusils, mais [...] un excellent Manton de gros calibre».
Brummell et Manton partageront aussi une fin tragique. Comme Manton, Brummell sera emprisonné suite à des dettes et mourra misérable, dans un asile d'aliénés, à Caen, en mars 1840, à l'âge de 61 ans.

La bourse ou la vie

Tom Quinn et Ricky Leaver rapportent dans leur roman Eccentric London- qui a pour héros Joseph Manton - une anecdote emblématique sur le caractère du prince des armuriers...
Par un froid après-midi d'hiver, Joseph traversait en carrosse Hounslow Heath - aujourd'hui belle réserve naturelle des environs de Londres mais alors repaire notoire de bandits en tout genre. Sa voiture fut arrêtée par un brigand. En entendant crier «stand and deliver» (la bourse ou la vie), Manton passa la tête par la fenêtre et reconnut, pointé sur lui, un pistolet de sa propre fabrication. «Pourquoi, bon sang? s'écria-t-il indigné. Je suis Joe Manton et c'est un de mes pistolets que vous avez en main. Comment osez-vous me voler?» «Oh vous êtes Joe Manton, c'est vrai? rétorqua le brigand. Eh bien vous m'avez vous-même volé de dix guinées pour ce pistolet, mais je reconnais que c'est un sacré bon pistolet Maintenant je veux être quitte avec vous, donnez-moi dix guinées et je vous laisse partir. Parce que vous êtes Joe Manton, même si je sais que vous avez au moins cinquante livres sur vous!»
Joseph ravala sa fierté et s'acquitta promptement des dix guinées. Mais il ne pardonna jamais son voleur de lui avoir usurpé une de ses armes. Pour que pareil incident ne se reproduise plus, il fabriqua un pistolet double avec de longs canons de 60 cm qu'il appela le Highwayman's Master. Désormais, il l'emportait avec lui à chaque voyage. Des années plus tard, il fut de nouveau arrêté sur une route par un brigand.
Mais cette fois-ci, avant d'entendre «stand and deliver», il tira, et blessa mortellement le bandit.
Lequel, par un incroyable hasard, s'avéra être le même que celui qui lui avait volé ses dix guinées, et lui avait donné l'idée de concevoir son arme de défense!

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