Dès son avènement dans le milieu des années 1800, le fusil basculant à chargement par la culasse s'est imposé avant tout par ses qualités fonctionnelles. Mais son adoption fut aussi favorisée par le développement constant des systèmes de fermeture. D'innombrables mécanismes ont été brevetés au Royaume-Uni et en Europe continentale, pour fermer et verrouiller l'arme aussi hermétiquement et solidement que possible. Certaines de ces conceptions étaient étranges et la plupart ont été oubliées. Mais à la fin du XIXe sicle, un verrouillage type se mit en place et fut si bien accueilli par les fabricants et les utilisateurs qu'il devint une norme mondiale, qui perdure sur les armes actuelles. II s'agit d'une combinaison de trois conceptions mises au point par des armuriers britanniques.
II y eut d'abord l'ouverture supérieure brevetée par Westley Richards en 1858, puis le double verrou Purdey de 1863 et enfin la fusée verticale, brevetée par William Middleditch Scott en 1865, passant par l'arrière de la face de bascule pour relier les deux autres conceptions. Le double verrou Purdey, surtout à partir de 1877 lorsqu'il tombe dans le domaine public, va devenir le système de fermeture standard pour la plupart des fusils de chasse et des carabines doubles, qu'ils soient à platines ou de type Anson & Deeley. II brille par sa simplicité et a prouvé maintes fois, s'il est bien réalisé qu'il est assez robuste pour gérer à lui seul les pressions et les contraintes de tir des fusils les plus puissants, même le géant. 700 H & H créée en 1988.

Mais malgré cette incroyable solidité, les armuriers furent peu nombreux a lui faire confiance dans les années qui suivirent son introduction, la majorité d'entre eux restant persuadés qu'un troisième verrou, voire plus, était nécessaire. Cette croyance fut renforcée et entretenue par le prosélytisme de deux hommes parmi les plus influents dans le monde armurier de l'époque : le docteur John Henry Walsh, rédacteur en chef du magazine The Field et auteur d'une douzaine d'ouvrages sur les armes de chasse, et William Wellington Greener, le fabricant bien connu. Tout ce que disait le Dr Walsh était considéré comme parole d'évangile par les fabricants et les chasseurs de la fin du xixe siècle. Or le Dr Walsh disait et écrivait que le verrou supérieur était ni plus ni moins indispensable à la sécurité d'une arme. II breveta lui-même un système, en 1878, qui eut droit a un déploiement de publicité dans les colonnes du Field. Quant a William Wellington Greener, il avait décidé, avec tout le manque de modestie qui le caractérisait, qu'un verrou haut était essentiel et supérieur au verrou Purdey. II omit rarement de consacrer quelques pages de ses ouvrages aux vertus du troisième verrou, particulièrement le sien, breveté en 1873.
En dépit de ce que démontrèrent à la fois les essais y compris ceux réalisés par nos deux apôtres du verrou supérieur! ? et l'expérience ultérieure, a savoir que la fermeture supérieure n'est pas nécessaire a une arme de taille classique et solide utilisant des charges normales, l'influence des deux hommes était telle que tous les armuriers tentèrent a leur suite de concevoir leur propre verrou supérieur, sous la forme d'une attache entre les canons et la face de la bascule. Rares sont aujourd'hui les fabricants qui proposent une fermeture supérieure, mais sa présence demeure un argument de vente pour des fusils d'occasion ou une option de luxe pour certains modèles. C'est pourquoi les amateurs à la recherche d'une arme d'occasion ont tout intérêt à savoir identifier les systèmes de verrou supérieur susceptibles d'être rencontrés et à jauger leur qualité.

J'espère que cet article saura aussi éveiller la curiosité de tous les autres et leur donner envie d'aller jeter un coup d'œil a l'intérieur de leur arme pour, le cas échéant, savoir de quel type de « verrou supérieur » elle est équipée.

Le doll's head

« En dépit de son âge et de sa simplicité le doll's head est l'un des systèmes les plus efficaces », écrit dans In the gun room Sir Burrard, auteur de nombreux ouvrages sur le tir et la chasse. La « tète de poupée » consiste en une extension (prolongement de la bande de visée) qui se termine en une forme circulaire ou semi-circulaire pourvue d'une fente venant s'insérer dans une cavité en haut de la bascule. Sa ressemblance avec une tète de poupée lui a valu son nom. Quand l'arme est fermée, le doll's head s'encastre dans la bascule juste devant la clé. Un verrou horizontal, actionne par la clé d'ouverture et se déplaçant d'avant en arriéré, parallèlement aux canons, vient alors s'en- castrer dans la fente.
Ce mécanisme est le descendant direct du système éprouvé de fixation des armes a chargement par la bouche et était donc familier aux armuriers de l'époque, qui l'adaptèrent sans mal aux armes basculantes à chargement par la chambre. Développé par Westley Richard, désireux d'améliorer le système de verrouillage en T sous les canons des Lefaucheux, il fit sa première apparition en 1858 et reçue au fil des années 1864 et 1871. D'abord verrouillage unique, il fut ensuite combine au double verrou Purdey. Westley Richard le produit toujours aujourd'hui, sous la désignation type C, et beaucoup d'autres fabricants le déclinèrent sous diverses formes.
Le système est très délicat à ajuster et demande un travail de longue haleine. II ne supporte pas l'à peu près : gare aux armes dont les extensions supérieures ne sont pas main- tenues par un verrou ou à celles dont la fabrication ou la réparation a été bâclé ! Après quelques tirs, le troisième verrou deviendra purement décoratif. Néanmoins, s'agissant de Westley Richard, sans doute le premier fabricant anglais a avoir mis au point un verrou supérieur, le dispositif a tellement bien fonctionne qu'il fut le seul mode de fermeture sur nombre de fusils issus de ces ateliers.
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Le verrou transversal Greener

C'est probablement le plus répandu des verrous supérieurs. Le triple verrou Greener doit sa renommée a sa qualité  selon Henry Sharp, aucun système « n'est si fort et si complet que le triple Greener » , mais aussi a la constance avec laquelle son inventeur sut en vanter les vertus dans ses publications a succès : « Rien de plus simple ni de plus efficace ne peut être imagine. » C'est dit.
Ce verrou fut développé par Greener en 1867 (brevet 1339), initialement pour une utilisation avec la fermeture Jones (système a levier inferieur), améliore en 1873 (brevet 3084), quand il fut combiné avec le double Purdey, puis en 1874, dans sa version définitive (brevet 3090). II consiste en une extension (prolongement de la bande de visée) entre les canons, en forme de carre plat s'insérant dans une fente usinée dans la face de la bascule. Lorsque le fusil est ferme, une broche ronde actionnée par la clé d'ouverture, montée horizontalement dans la partie supérieure de la bascule, coulisse perpendiculairement aux canons à travers cette dernière et vient bloquer l'extension par 1'intermédiaire d'un trou perce au centre de l'extension. Pour simplifier, cette configuration rappelle le principe des fermetures des vieilles portes moyenâgeuses avec leur barre d'acier ronde coulissant dans deux anneaux de métal fixes sur la porte et son montant.
Pour ainsi dire absent sur les armes fines, notamment celles fabriquées a Londres, le triple verrou Greener est devenu un standard sur les armes de type Anson & Deeley, particulièrement dans la ville de l'inventeur, Birmingham. II a ensuite rapidement traverse la Manche pour investir certaines armes espagnoles et italiennes, mais surtout autrichiennes et allemandes, les juxtaposes ou, sous la variante dite verrou Kersten, les superposés.
Greener consacra beaucoup de temps et de ressources à démontrer que la précision de fabrication était essentielle à l'efficacité de son système. Hélas, certains armuriers l'emploient malgré tout sur des armes de mauvaise qualité dans le dessein malintentionné de rassurer l'acheteur, pensant le convaincre qu'il a affaire a une arme sure et solide malgré son prix modeste. La plus grande prudence s'impose lors de l'achat!

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Le troisième verrou Purdey

James Purdey est l'un des rares armuriers londoniens à avoir proposé un troisième verrou, spécialité de Birmingham. Le brevet (n° 397,30janvier 1879) fut peut-être mis au point dans le cadre d'une collaboration entre Purdey et W. & C. Scott, un armurier de Birmingham. Depuis 1867, des accords de licences croisées permettaient en effet aux deux maisons d'offrir a leur client le même type de verrouillage : Purdey actionnait son verrou double avec l'axe vertical (broche Scott brevetée en 1865) qui relie la cle supérieure au verrou bas, tandis que Scott utilisait le double verrou Purdey (brevet n° 1104 de 1863) avec sa clé a axe vertical. Un échange de bons procédés.
Quoi qu'il en soit, comme on pouvait s'y attendre de la part d'un armurier du rang de Purdey, ce troisième verrou est d'une conception à la fois simple, élégante et pratique. II se compose d'une petite extension entre les deux canons, disposée a mi-hauteur de la face du tonnerre, au-des- sus des tire-cartouches, venant s'insérer dans une fente dans la face de la bascule. Là, un petit verrou est fixe à la broche Scott (axe vertical) qui vient se positionner sur l'extension. Ce verrou est commandé par la clé de bascule et, lorsque cette dernière est poussée vers la droite, le verrou s'escamote, libérant l'extension. À la fermeture, le rappel de la clé d'ouverture remet le verrou en contact avec 1'extension.
Le système est invisible, c'est pourquoi il est parfois appelée « verrou secret ». II est toujours combine au classique double Purdey et employé surtout sur les fusils capables de supporter des pressions élevées, comme les fusils de tir aux pigeons vivants ou les armes de gros calibre. II a enfin l'avantage de ne pas gêner le rechargement rapide de l'arme, contrairement a la tête de poupée ou a la triple Greener.
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Le troisième verrou ascendant Rigby

Le principe d'un verrou ascendant fut breveté pour la première fois en 1878 par le Dr Walsh. En dépit de l'influence de son inventeur et de l'énergie qu'il déploya pour le promouvoir, cette conception initiale fit long feu. Le Londonien Thomas Bissell eut recours a la même configuration, avec plus de succès, pour une arme hammerless brevetée en 1879 (n° 1141), et que Walsh prétendit avoir contribue a améliorer. Rigby commença sa fabrication la même année ; dès lors, le troisième verrou ascendant fut connu sous 1' appellation Rigby- Bissell. II fut aussi appelée par Burrard verrou vertical transversal, mais c'est sous le nom de triple Rigby qu'on le connait aujourd'hui.
Le mécanisme possède un raffinement typiquement britannique en ce qu'il ajoute une fonction utile tout en réduisant le nombre de pièces mobiles. II consiste en une extension de la bande de visée en forme de fer à cheval qui s'adapte avec précision dans un évidement de la même forme, fraise dans la partie supérieure de la bascule, puis comme un furet sortant de son trou, une broche actionnée par la clé de bascule monte en s'emboîtant exactement a l'intérieur du fer à cheval. Le troisième verrou Rigby est associé au traditionnel double Purdey : l'arme est verrouillée comme le coffre-fort de la Banque de France !
Pour bien des amateurs, la conception Rigby-Bissell possède une robustesse inégalée. Mais elle brille aussi par sa complexité et son cout de fabrication, ce qui explique que Rigby ne l'ait appliquée que sur les armes de qualité supérieure, en petite quantité (mille pièces environ) et sur une courte période, de 1879 à 1932. C'est également la raison pour laquelle elle ne fut quasiment pas adoptée par d'autres armuriers, même après l'expiration du brevet. Frederick Beesley, célèbre inventeur de la platine « Purdey », fut l'un des rares a employer le dispositif, en 1913 (brevet n° 22512) pour son superpose Shotover. Boss & Co réalisa également deux armes avec un verrou ascendant, une carabine express superposée (n°6179) chambrée pour la cartouche .375 Nitro Express, fabriquée en 1913, et un superpose (n° 8515) de calibre 20 construit en 1938, deux modèles inhabituels pour ce fabricant. Signalons aussi un rare juxtapose calibre 16 de William Powell pourvu d'un verrou ascendant (1882, brevet n° 7496). La disposition a également été adoptée sur l'Idéal de la Manufrance, mais le prolongement de bande est une tète de poupée semblable a celle de Westley Richards, s'en- castrant dans la bascule et bloquée par un verrou ascendant.
Pareille rareté n'a pas manque de générer une envolée de la valeur de la triple Rigby sur le marche de l'occasion. Le système aurait été relégué au rayon de l'histoire ancienne si un armurier californien du nom de Butch Searcy (B. Searcy & Co) n'avait eu l'idée de la faire revivre, sur une arme dévoilée en 2010 lors du Salon du Safari Club International. L'initiative eut pour effet de décider la « maison mère », J. Rigby & Co, à la proposer de nouveau sur commande spéciale. Nous ignorons si le fabricant, racheté en mars dernier par Mauser-Sauer-Blaser, continuera dans cette voie. Cela dit, la résurrection de cette prouesse d'ingénierie qu'est la triple Rigby n'aurait pas été possible sans les machines à contrôle numérique.
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Le screw grip

Le screw grip (« prise à vis ») est un système ingénieux et efficace breveté en 1882 (n° 3053) par Thomas William Webley (Webley & Scott) et Thomas Brain, basculeur a Birmingham. On retrouve comme toujours le double verrou Purdey actionne par la clé supérieure et la fusée (axe de clé). Mais a l'extérieur et autour de cette fusée, a été ajouté une autre pièce de plus grande taille (appelée noix par Ferdinand Courally), sur laquelle est usine un filetage a pas carre travaillant dans un évidement a filetages femelles situe dans la tête de la bascule. Lorsque la clé est poussée, elle monte en se dévissant et déverrouille le fusil en découvrant le prolonge ? ment de bande et, lorsque le fusil est ferme, le filetage descend et force la partie avant de la noix sur l'extension a gradin de la bande supérieure. « Cette disposition, explique Ferdinand Courally dans Les Armes de chasse et leur tir [assure] une résistance tout à fait spéciale que les plus fortes pressions ne peuvent ébranler. Elle peut avoir un serrage complet sans s'enclouer. Sa large vis fileté, lorsqu' 'elle se visse, descend et bloque avec pression, comme le ferait un écrou, le prolongement du canon. Au contraire, dès que l'on fait jouer le levier de fermeture en sens inverse, cette vis sur laquelle il est fixe se soulève en se dévissant et débloque sans effort la loupe du canon. C'est simple et indéréglable. »
Le principe a été appliqué à la fois sur des armes Anson & Delley et sur des armes à platines. Pour en comprendre la popularité, il faut revenir a l'histoire de l'entreprise qui l'a exploite. W. & C. Scott a été fondé en 1834 et devint, le 21 octobre 1897, Webley & Revolver Scott & Arms Co (puis plus simplement Webley & Scott en 1906), suite a la fusion avec deux autres sociétés bien connues a Birmingham, Philip Webley & Son et Richard Ellis & Sons. À son apogée, l'entreprise réalisait 2500 fusils par an. Les différentes qualités de ses armes étaient identifiées par di- verses combinaisons d'initiales. Les fusils à batteries avec screw grip portaient le label« A&W », pour Anson et Webley (l'inventeur du screw grip), les fusils à platines avec screw grip, « W&R » pour Webley et Rogers, du nom de l'inventeur de la platine éponyme largement utilisé par Webley & Scott.
Les choses auraient été simples si l'entreprise n'avait pas été le sous-traitant de la majorité des armuriers de l'époque. On estime que 90 % de sa production étaient vendus par d'autres fabricants : Holland & Holland, William Evans, Manton & Co, W. J. Jeffrey, John Rigby, Dickson, Charles Lancaster, Joseph Lang (son Vena Contracta notamment), Westley Richards, Woodward, Churchill, Cogswell & Harrison, Army & Navy, Atkin, Tolley, etc. Ce qui valut a Webley & Scott le surnom d'« armurier des armuriers » et ce qui explique que le screw grip se rencontre sur une quantité notable de modèles. Du reste, la présence de ce système sur une arme constitue un indicateur fiable de son fabricant réel, quel que soit le nom gravé sur la bande ou sur les flancs de la bascule.
Le screw grip était généralement réservé aux meilleures armes et sa présence est un gage de qualité, y compris quand le fusil ne porte pas une grande signature. Ce qui ne vous dispense pas, si vous êtes intéressé par un de ces modèles, de vérifier la qualité des réparations. Beaucoup ont été modifiés par des personnes peu scrupuleuses ou simplement insuffisamment compétentes. Notez qu'en France, Verney-Carron breveta en 1908 une variante du screw grip, appelée fermeture Helice ou Helice Grip et que l'on trouve également sur quelques autres fusils stéphanois.
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La fermeture Aiglon

Le système Aiglon fut breveté en 1913 par Aime Coeur-Tyrode, fondateur de la manufacture qui deviendra, deux générations plus tard, la prestigieuse maison Granger. Le système diffère peu dans son principe du triple Purdey. Citons la description qu'en propose Granger sur son site: « Formée par une pièce en acier de 6 mm d'épaisseur, encastré en plein bloc de bascule, et venant se verrouiller derrière le prolongement du premier crochet du canon, elle conserve un serrage de très longue durée, sans aucune flexion. Le mouvement latéral que fait la noix est la reproduction exacte de l'ancienne fermeture T anglaise, et permet d'avoir un serrage plus fort et une résistance beaucoup plus grande que dans la fermeture longitudinale. Son point d'attache très rapproche du tonnerre du canon empêche la flexion de la bascule et donne une plus grande régularité dans le tir. » La suite souligne que la fermeture Aiglon, en vertu de ces caractéristiques, ne possède aucune pièce fragile et assure les meilleures qualités d'ajustage, de solidité et de tir.
De nombreuses armes, y compris des express, furent réalisées à l'époque d'Aimé Coeur-Tyrode avec un Aiglon en guise de seul et unique verrou. Le double verrou Purdey était jugé inutile, notamment par Bemtheisel qui ne jurait que par l'Aiglon pour les armes qu'il commandait à Aime Coeur-Tyrode. Cette fiabilité et cette résistance tiennent à la simplicité et au positionnement rationnel du système. Par rapport à celle de Purdey, l'extension se situe encore plus bas, dans le prolongement du premier crochet du canon. Une disposition qui renforce le verrou Purdey dans le maintien des canons a la table de bascule. L'Aiglon à  fêté son centenaire en 2013 (1913-2013), il est toujours en production, plus efficace et moderne que jamais. Djamel Talha
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