La chasse et les fusils fins

La chasse et les fusils fins

L’histoire du Paradox

 

Le «premier» fusil polyvalent à canons partiellement rayés.

 

Le Paradox est l’ancêtre de tous les fusils à canons boyaudés actuels, qu’il s’agisse de bécassiers ou plus encore de fusils slug, avec une rayure dans les derniers centimètres du canon pour faciliter le tir à balle, sans nuire à celui de la grenaille de plomb. C’est ce même principe qui donna naissance aux canons rayés dispersants.

 

En matière d’armes combinées, associant canons rayés et lisses, jamais les Anglais ne songèrent à fabriquer des modèles compliqués, réunissant jusqu’à quatre canons, comme peuvent en concevoir les Allemands et les Autrichiens. Aux yeux des Britanniques, l’esthétique et l’équilibre sont aussi importants que l’efficacité, et jamais un Bergstutzen ne concurrencera la maniabilité d’une arme à deux canons. Aussi les seuls modèles combinés jamais imaginés outre-Manche furent-ils des fusils dotés d’un canon rayé, pour les balles de faible puissance, et d’un canon lisse, pour la grenaille. Ces fusils, souvent dénommés cap gun, s’apparentaient à nos fusils mixtes actuels. Et encore, la solution demeurait-elle insatisfaisante pour les fabricants anglais qui lui préféraient une arme à deux canons capable de tirer aussi bien une balle que de la grenaille à travers le même alésage. Il faut dire que la diversité du gibier des colonies britanniques à la fin du XIXe siècle alimentait une demande importante pour ces armes polyvalentes.


Not for bail, but...

 

Dès l'origine du fusil de chasse, de nombreuses balles rondes avaient été tirées à partir de fusils à canons lisses. L’avènement des chokes vint certes un peu compliquer les choses mais sans exclure leur utilisation, cela en dépit du marquage, entre 1875 et 1887, du poinçon d’épreuve Not for Ball (pas pour les balles). On peut même dire que les Britanniques ne reculèrent devant aucune expérience, allant jusqu’à tirer des balles dans des calibres du 12 au 4 face aux animaux dangereux d’Afrique et d’Inde. Les armes qui en résultèrent se montrèrent parfois à peine suffisantes face à ces gibiers, avec un recul terrible et un poids avoisinant les sept kilos, et parfaitement inutiles pour le petit gibier. Et le canon rayé n’était pas idéal pour la grenaille, produisant un groupement médiocre réduisant à néant les vertus des chokes.

 

William Ellis Metford ( 1824-1899), un ingénieur civil britannique reconnu comme le père du concept moderne d’armes rayées, ouvrit la bonne voie en 1865 avec des rayures en pleine longueur d’une profondeur de seulement 0,1016 mm (brevet n° 2488). Le même Metford démontra quelques années plus tard que des rainures peu profondes offrent non seulement une rotation suffisante à une balle, mais également un bon groupement à une charge de grenaille, mieux que n’importe quel type de rayures mises au point jusqu’ici. Ces rayures à peine perceptibles, que Metford appela scratch rifling, seront la clé des armes dites hall and shot (à balle et à grenaille) qui deviendront populaires au tournant du siècle. A la suite de Medford, Henri Pieper, armurier belge d’origine allemande à qui l’on doit notamment le principe de frettage des canons, déposa en 1879 le brevet d’un canon à rainures longitudinales (brevet n° 4425). Mais ni Metford ni Pieper n’allèrent plus loin dans le principe d’une arme à double usage, leur but initial restant d’augmenter la vitesse de la balle. Avant eux, dans les années 1850, Charles William Lancaster avait livré avec son Colindian une arme à alésage ovalisé capable d’un fonctionnement correct aussi bien avec une balle qu’avec de la grenaille de petits plombs. Mais la découverte qui donna directement naissance aux ball and shot guns vint du colonel George Vincent Fosbery.

 

Un colonel inventif et avisé


Le colonel George Vincent Fosbery (1832-1907) - dont les services à la Couronne avaient valu la distinction militaire suprême de l’armée britannique, la croix de Victoria - constata après une longue série d’expériences, menées dit-on avec l’aide de l'armurier liégeois Francotte, que quelques centimètres (sept généralement) de rayures à la bouche d’un alésage lisse fait à la fois une arme relativement précise avec une balle et assez performante pour envoyer efficacement une gerbe de plombs. Le but de Fosbery était de concevoir un fusil de chasse à canons lisses qui pourrait également être utilisé comme une carabine, alors que nombre d’armuriers avant et après lui procédaient en sens inverse. Là se joua la réussite du colonel. Purdey, dans un brevet provisoire (n° 2952 du 3 novembre 1871) qui ne devait jamais être confirmé, décrivit une application aux canons des armes rayées faisant appel à une âme lisse pour les trois quarts de la longueur du tube. Greener déposa en 1889 un système où la totalité du canon était rayée à l’exception de la partie chokée; ce fut un échec, la petite partie lisse se révélant insuffisante pour produire un regroupement satisfaisant. Les tentatives de Thomas Perkes, H. A. Douglas et H. J. Hussey basées sur ce même principe ne furent pas plus concluantes. C’est donc à Fosbery que l’on doit la solution. Il déposa un brevet en Belgique sous le numéro 67 870 le 13 février 1885, puis en Grande-Bretagne, le 27 août de la même année, sous le numéro 7 568. Selon le spécialiste de l’armurerie anglaise, Donald Dallas, Fosbery avait initialement envisagé une arme de protection anti-émeute pour son système, «mais ne tarda pas à réaliser les capacités sportives de celle-ci ». Fosbeiy accorda d’abord une licence pour le marché européen au Liégeois Francotte.

 

Ce dernier semble avoir fabriqué des fusils utilisant les caractéristiques brevetées par le colonel mais, faute d’archives, on ignore les détails des accords de licence et le nombre d’armes fabriquées. Peu de temps après, Fosbery choisit Holland & Holland comme acquéreur de son invention. Ceux qui s’intéressent à l’histoire des grands armuriers britanniques s’étonneront de ce choix. Pourquoi pas Purdey, Westley Richards, Lancaster ou Rigby, les fabricants les plus réputés de l’époque? En 1885, H&H n’avait pas acquis le prestige qu’on lui connaît aujourd’hui et était encore un simple détaillant de fusils de prix moyen, placé à un niveau assez bas dans la hiérarchie des annuriers de Londres. Vers 1848, Harris Holland, le fondateur, se qualifiait lui-même de « buraliste et armurier» ; il se désignera exclusivement armurier à partir de 1857 seulement. Et pourtant, il n’y avait pas une once de hasard dans la décision de Fosbery. D’abord, contrairement à son oncle, Harris, Henry Holland, qui avait pris le contrôle de l’entreprise en 1876, était très intéressé par les carabines. Sous son égide, H&H avait remporté deux ans plus tôt, en 1883, les essais de carabines, toutes catégories, organisés par The Field, prestigieuse revue cynégétique britannique. H&H devint dès lors le fabricant de carabines le plus respecté de Londres. De plus, on sait que Henry Holland s’intéressa tout particulièrement aux hall and shot guns, les articles de la presse de l’époque en attestent. Ensuite, il n’avait pu échapper à Fosbery qu’un véritable expert en armes rayées œuvrait alors à la tête de la firme : William Froome, directeur général de H&H, meilleur régleur de sa génération el qui plus est excellent tireur - précisément celui qui avait réalisé les essais de 1883. « C'est en 1883, lorsque le regretté M. Walsh a tenu un essai de carabines à Londres, que M. Froome est devenu célèbre aux yeux des sportifs, et en particulier de ceux qui ont eu la chance de traquer le cerf rouge en Ecosse ou d’envahir les solitudes indiennes ou africaines à la recherche de gros gibier» (Teasdale Buckell, Experts on Guns and Shooting). Enfin, H&H avait offert à Fosbery la très lucrative redevance d’une Guinée par canon, soit deux guinées pour une arme double, ce qui dépassait le salaire hebdomadaire de bien des compagnons armuriers de l’époque.

 

Harris Holland était un homme d’affaires avisé et habile à reconnaître les articles capables de trouver grâce aux yeux de ses clients, à l’exemple de la bascule brevetée par Perkes en 1876 à partir de laquelle bon nombre d’armes H&H furent construites. Harris reconnut immédiatement le potentiel de l’invention de Fosbery et ne réfléchit guère avant d’en acheter les droits d’exploitation. Un accord d’entreprise fut signé en septembre ou début octobre 1885, octroyant à Fosbery des royalties de 2,2 livres par fusil. Henry Holland et William Froome perfectionnèrent le principe de Fosbery à partir du prototype fourni parce dernier, un fusil à monocanon probablement fabriqué par Francotte. Ils appliquèrent le concept à une arme à double canon et, après une longue série d’essais, dévoilèrent au printemps 1886 une nouvelle arme H&H qu’ils appelèrent à juste titre le Paradox. Paradoxal, ce fusil l’était, avec sa double nature et ses caractéristiques révolutionnaires. Un correspondant du magazine Country Life observa que « ces armes répondent sans doute à un besoin, mais ne sont ni carabines ni fusils de chasse dans le sens où ces termes sont généralement compris. Nous pensons cependant qu'elles pourraient bien se voir attribuer une classe à part parmi les armes de sport ».

 

Les canonniers de H&H fraisèrent dans l’alésage classique d’un canon lisse choké quelques centimètres de rayures à angles vifs avec un pas de rotation rapide. Ils usinèrent cette rayure en commençant avec une profondeur à peine perceptible et en l’approfondissant progressivement à travers le cône du choke. Ces canons se révélèrent assez précis avec des balles cylindro-ogivales ou sphériques. Les premières étaient fiables et précises jusqu’à environ 120 m, les secondes, intrinsèquement moins efficaces, furent préconisées pour des tirs à 75- 80 m. Le groupement de la gerbe de plombs d’une cartouche standard était généralement semblable à celui d’un canon de fusil lisse quart de choke. Mais c’est dans son poids que résidait la clé de la réussite du Paradox. Les armes dites à balle et à grenaille fabriquées jusque-là souffraient d’être trop lourdes pour la chasse au petit gibier ou trop légères pour amortir le recul des énormes balles qu’elles tiraient. Dans les armes construites selon les brevets de Fosbery, les balles rencontraient peu de résistance dans l’alésage lisse et passaient si vite à travers les rayures que le recul se ressentait à peine plus que celui résultant d’une cartouche de grenaille à charge similaire. Les armes rayées à la bouche pesaient par conséquent beaucoup moins qu’une arme entièrement rayée du même calibre. Désormais, le chasseur n’avait plus besoin de trimbaler plusieurs armes, ou de faire appel au service d’un gun-bearer (porte-fusils) comme c’était le cas dans les coins reculés de l’Empire britannique. Avec le Paradox, il disposait d’une arme polyvalente pouvant être utilisée pour le gros ou le petit gibier en changeant simplement de cartouche.

 

Le Paradox arrivait au bon moment, alors que rien de comparable n’existait sur le marché. Des articles firent l’éloge de sa naissance et il reçut l’approbation du plus grand et du plus influent explorateur et aventurier de l’époque, Sir Samuel Baker, via une lettre publiée dans le Field en juin 1888 : «J’ai pris cette arme en Inde en novembre dernier pour la chasse de l’hiver et été très satisfait du résultat. La précision est parfaite à courte portée jusqu’à 100 yards [91 m] et très bonne à 130 yards [118 m]. La pénétration est bonne, comme on peut le déduire du fait qu ’une balle passant par l’épaule d’un ours adulte est allée briser l’épaule d’un autre ours qui se trouvait à quelques pas de l’autre côté. Elle est rapidement devenue mon arme favorite. »

 

Le Paradox devint si populaire que tous les armuriers connus et inconnus firent des fusils similaires. Certains en les baptisant de toute une gamme de noms fantaisistes choisis juste avant que le brevet ne tombe dans le domaine public : Anomaly (Moore & Grey), Euoplia (Bland), Ubique (Tolley), Cosmos (Cogswell & Harrison), Afrindia (Lang), Jungle (Army & Navy), Shikari (Jeffery), Explora et Fauneta (Westley Richards). D’autres comme Greener, Pape, Ward & Sons, C. G. Bone- hill, William Ford, G.E. Lewis & Sons, Manton & Co — la liste est incomplète - n’allèrent pas chercher si loin et nommèrent simplement leurs créations Ball and Shot Gun.

 

De 1886 à nos jours !

 

Le Paradox fut un triomphe commercial pour H&H, qui se hissa grâce à lui au rang des meilleurs armuriers de Londres, et un succès financier pour son inventeur. Le premier fusil sorti des ateliers H&H, le n° 8 893, fut achevé le 27 avril 1886 : un calibre 12 à chiens extérieurs avec le système à levier inférieur Jones, commandé par un certain J. Turner Turner. Holland construisit dès lors des Paradox en calibre 8,10,12, quelques 16 et 20 et seulement huit unités en calibre 28. La longueur des rayures variait en fonction de la taille de l’alésage, allant de quelque 10 cm pour le calibre 8 à un peu plus de5cm pour le 20. Dans les années 1890, lorsque les poudres sans fumée entrèrent dans Fusage général, un Nitro Paradox fut introduit, donnant moins de recul et encore plus de portée, un Magnum Paradox, offrant encore plus de vitesse, un Long Range Nitro Paradox et, en 1913, en réponse à l'Explora de Westley Richards, un Nitro Express Paradox. La production de l’arme suivit l’évolution de toutes les autres produites par la firme et bénéficia des mêmes innovations. Les premiers exemplaires étaient construits autour de bascules hammergun (chiens extérieurs) équipées de platines à ressort arrière avec le système à levier inférieur créé par Henry Joncs. Puis arriva le levier supérieur Westley Richards/ Scott et le double verrou Purdey. Très peu furent réalisés avec un side lever. On compte deux bar in wood hammergun, dont un 16 commandé par le comte de Paris, Philippe d’Orléans. Avec l’arrivée de l’hammerless, un certain nombre de bascules de ce type furent produites. D’abord sur la base du brevet n° 3 de 1883 accordé à Henry Holland et John Robertson, il s’agit du premier modèle Royal Hammerless. Puis arriva le Royal second modèle, en deux variantes, bascule à platine avant et à platine arrière, cette dernière équipant les gros calibres et les Nitro Magnum où une force supplémentaire est nécessaire. On estime qu’un total de 453 Paradox, premier et second modèles du Royal, furent produits. Un seul exemplaire de self opening breveté en 1922. A la même époque, H&H introduisait le Brevis, un fusil à canons courts de 67,5 cm ; deux Paradox Brevis furent réalisés. Environ 20% de toute la production ont été équipés d’éjecteurs. Etonnamment, H&H fit 38 paires de Paradox et même une triplette, un Royal Pardox Nitro express, calibre 12, commandé le 13 mai 1914 par l’armurier bruxellois H. Mahillon. Notons que 14 fusils de chasse existants et deux carabines ont été équipés de canons Paradox.

 

Après l’expiration du brevet, en 1899, la production du Paradox commença naturellement à baisser. La concurrence, on l’a vu, proposait des armes similaires, notamment Webley & Scott qui, avec des tarifs bien moindres, enregistrait des ventes importantes. Même dans le secteur du haut de gamme, la concurrence était rude, notamment avec l’Explora de Westley Richards. A cela s’ajoutait l’arrivée d’une nouvelle génération de balles plus efficaces, qui pouvaient être tirées dans des canons lisses chokés. Après la Première Guerre mondiale, l’Empire britannique sur lequel le soleil ne se couchait jamais fut dissous et les demandes pour le Paradox baissèrent encore. La grande dépression, puis la Seconde Guerre mondiale achevèrent de sceller le cercueil de l’arme, dont la production cessa dans les années 1930. Au total, 1479 fusils furent fabriqués. Le dernier, portant le n° 1579, fut achevé le 24 novembre 1933. Comme nous l’apprend Donald Dallas, certains fusils furent vendus après cette date, mais achevés avant 1933 - sans doute pour les clients désireux de compléter une collection de H&H.

 

Une arme magique et éternelle

 

Un grand nombre de Paradox ou de type Paradox (ball and shot guns) furent réalésés - les rayures ont été supprimées ou les canons ont tout simplement été changés. Si vous possédez un fusil de chasse anglais ressemblant un peu à une carabine, vérifiez les marques sur la table des canons, si ces derniers sont d’origine bien entendu. Les marques «R CHOKE » (choke rayé) ou S&B (pour shot and ball) constituent les bons indices.
Dans le domaine de la commercialisation des armes britanniques, il ne faut jamais dire jamais. On crut longtemps que l’ère du Paradox était révolue, que jamais H&H ne le fabriquerait de nouveau. Pourtant, l’essor de l’économie mondiale des années 1990 et du début des années 2000 permit sa résurrection. Sa valeur fut largement reconnue par les amateurs de safaris africains, surtout parmi les chasseurs américains, qui souhaitaient pouvoir tirer le gros et le petit gibier avec la même arme, ou encore par les chasseurs fréquentant des zones interdites aux carabines. En 2005, un nouveau Paradox vit le jour, basé sur le modèle Round Action (bascule arrondie) platines à ressort arrière. Le prix de départ d’une telle arme est de 57 500 livres (environ 70000 €) et de 78 000 livres (95000 €) pour un modèle Royal. Depuis cette renaissance, une dizaine de Paradox ont été fabriqués, tous en calibre 12.
Sur le marché de l’occasion, un Paradox resté dans son état d’origine constitue un « must». Pour sa valeur intrinsèque bien sûr, mais aussi pour toute la magie qu’il incarne. Prenez ce fusil en main et aussitôt surgissent des images d’Afrique, de celles que Karen Blixen livra dans ses Lettres d’Afrique : «Au cours de mes safaris, j’ai vu un troupeau de buffles de cent vingt-deux bêtes surgir du brouillard matinal sur un horizon cuivré comme si ces bêtes massives et grises, aux cornes horizontales et compliquées, étaient sorties du néant dans le but désintéressé d’enchanter mes yeux...» ■ Djamel Talha

 

 

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07/12/2015
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