Dans « du coté de chez Swan », Marcel Proust raconte comment l’odeur et la saveur de la madeleine trempée dans une tisane de tilleul déclenche des souvenirs d’enfance et une joie intense chez lui. Si chez ce grand écrivain l’élément déclencheur de ce qu’on appelle la « mémoire involontaire » est l’odeur, chez moi c’est un mot, représentant un nom ; « Verney-Caron ».

L’évocation de ce nom provoque en moi des souvenirs qui remontent à l’enfance. Je n’ai pas à me forcer pour retrouver la vision de notre ancienne maison. Je vois la pièce avec son sol en vinyle imitation carrelage vert et noir. Je vois mon père décrocher son arme qui pendait derrière la porte, il passa ses mains sur elle comme un marié sur son épouse lors de leur première nuit, puis me la tendit ; « tiens, tu as gagné le droit de porter le Verney-Caron », m’a t-il dit. C’est la première fois que je tenais l’arme que j’ai longtemps avec un émerveillement affamé dévoré du regard. Et je crois que c’est à partir de ce moment là que j’ai ressenti la première étincelle de la passion des armes de chasse.

Le Verney-Carron est un juxtaposé de calibre 16, --je note au passage que c'est les mêmes caractéristiques que le Verney-caron de Jules, l’oncle du petit Marcel Pagnol-- les canons de 71 cm, bascule vieil argent dénuée de gravure. Contrairement à l’oncle Jule, le fusil n’était pas un cadeau, mon père l’avait acheté en 1963 chez un armurier de Tlemcen, une ville à la frontière marocaine. Mon oncle prétend qu’il a du complété la somme, car mon père n’avait pas réussi à réunir la totalité, 1200 dinars si l’on croit mon oncle, ce qui représentait une somme importante à l’époque. Mon père était le seul au village parmi les chasseurs à appeler son fusil par le nom de celui qui l’a fabriqué. Chez une grande majorité de chasseurs algériens, toutes les armes sont des « Saint-Étienne », peu importe le nom gravé sur la bascule. St-Etienne était et est toujours synonyme de qualité en Algérie.

Verney-Carron m’évoque également ma première sortie de chasse avec mon père. Une journée qui reste l’éblouissement de toute une vie. Je me souviens de Monsieur Saker, un ami chasseur de mon père qui était lui aussi de la partie. Je ne sais pas quel âge j’avais, mais j’étais assez jeune encore pour que mon papa me prenne par les bras pour m’installer dans sa Simca 2000, juste à côté de Nina, notre braque. Une chienne d’arrêt d’une qualité jamais vue ailleurs. Le terrain de chasse n’était pas loin du village. Un lieu appelé « bled el hmidi », des terres ravinées et torturées par ces profonds ravins d’une âpreté sauvage. Je peux sentir le parfum enivrant des jujubiers, des chardons, et des palmiers nains, et je peux entendre la voix de mon père me disant « nous sommes arrivés » Nina avait déjà le nez dans les broussailles, et Monsieur Saker avez pris ses marques en bas de la falaise. La chasse a déjà commencé… Les coups de feu éclataient dans une odeur grisante de la poudre.
Quand mon père appuyait sur la détente, j’étais convaincu que quelque chose va tomber du ciel, à un point où j’ai presque fait aussi bien que Nina dans le nombre d’oiseaux ramassés. Des Perdreaux et des cailles boulés par son infaillible « seize » et à plusieurs reprises « … dans mes petits poings sanglants d’où pendaient quatre ailes dorées, je haussais vers le ciel la gloire de mon père… »

Mon père aimait beaucoup son Verney – Carron, malheureusement cela ne l’a pas empêché de le vendre pour acheter son 404 noir. Je n’ai pas compris son geste à cette époque et encore moins aujourd’hui, d’autant qu’il n’a pas racheté un autre fusil pour le remplacer. Sans doute, son amour pour les voitures est plus fort. Un fusil « faut-il le dire, n’est pas qu’un assemblage harmonieux et fonctionnel d’acier et de bois. Ce n’est pas un outil. C’est vivant, riche de souvenirs. » J’aurais aimé que ce brave 16 stéphanois qui en avait vu de toutes les couleurs reste dans la famille, car il représentait quelque chose de plus que la somme de ses parties, non seulement ce que nous faisons, mais aussi qui nous sommes. Il représente un lien tangible avec les traditions. Les traditions nous nous réjouissons de préserver. Les traditions nous espérons transmettre à ceux qui viendront après nous. Mon père avait brisé ce lien, du moins symboliquement. Néanmoins ce Verney – carron reste un fusil dont l’histoire coule dans mes veines. C’est ma madeleine de Proust.
Djamel Talha

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