Ivan Tourgueniev
                                                                1818-1883

...Un quart d'heure après, nous étions tous quatre sur le radeau de Soutchok. Quand aux chiens, nous les avions laissés dans l'isba, sous la garde du cocher Yegoudile. Nous étions assez genés sur le radeau. Mais les chasseurs sont de race accommodante. Soutchok était à l'arrière et poussait. Vladimir et moi avions pris place au milieu. Ermolaf se tenait en avant. L'eau ne tarda pas a nous baigner les pieds malgré le calfeutrage. Le temps heureusement était très calme et l'étang semblait comme endormi. Nous avancions lentement. Le vieillard avait chaque fois beaucoup de peine a retirer sa perche de plusieurs pieds de vase et il fallait la dégager aussi des longues herbes qui s'y enchevêtraient; les nénuphars aux larges feuilles et aux tiges élastiques étaient un de nos principaux obstacles. Enfin, nous gagnâmes les jonchaies et le jeu commença. Les canards s'élevaient avec bruit, «s'arrachant» des retraites de l'étang, effrayés par notre apparition inattendue dans leur domaine. Nous les fusillâmes. C'était plaisir de voir ces pesants oiseaux frapper l'eau de tout leur poids. Bien entendu, nous ne pûmes saisir tous ceux qui avaient été atteints : ceux qui n'avaient attrapé que quelques grains plongeaient. D'autres se perdaient au milieu de la roselière où les yeux d'Ermolai même ne parvenaient pas à les retrouver. Notre radeau n'était pas moins, dès midi, encombre de gibier. Vladimir, à la joie d'Ermolai, tirait médiocrement et a chaque coup perdu faisait des mines étonnées, examinait la batterie et nous expliquait les causes de sa déconvenue. Ermolai, comme toujours, tirait en maitre, et moi comme toujours je tirais mal. Soutchok nous regardait de l'œil d'un homme qui dès l'enfance a été domestique. II soupirait de temps en temps : «Encore un.» Puis, pour se donner une contenance, n'en finissait plus de se gratter le dos, non par les mains, mais par un remuement particulier des épaules. Le temps restait au beau fixe, de petits nuages blancs s'arrondissaient très haut dans l'air et se miraient dans l'eau. Les joncs murmuraient autour de nous, l'étang çà et là luisait comme de l'acier.

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Ivan Tourguéniev à la chasse (1879), tableau de Dmitriev-Orenbourgski, collection privée