La chasse et les fusils fins

La chasse et les fusils fins

Perdrier par lien du sang, bécassier par lien du sol

 

 

Il y a un bel aphorisme arabe trouvé gravé sur une tablette datée de 2000 ans av. J.-C. qui dit quelque chose comme : « Dieu ne déduit pas de la durée de vie allouée à l'homme les heures passées à la pêche ». Je crois que la même chose est vraie pour la chasse. Celle-ci a toujours eu une certaine dimension spirituelle qui transcende le simple fait de mettre de la nourriture sur la table. La chasse submerge l'homme délibérément, dans ce mystère formidable, à écrit  José Ortega, et contient donc quelque chose du rite religieux et de l'émotion dans laquelle on rend hommage à ce qui est divin, transcendant, dans les lois de la nature.

 

J'aimerais encore croire que dieu pourrait même accorder une prime spéciale de longévité aux  hommes et femmes pour le temps passé à chasser la Bécasse. Je vais cependant continuer à espérer que toutes mes quêtes dans les plaines et les bois à la recherche de mes oiseaux préférés ont été un exercice dans le crédit, plutôt que dans le débit. Si c'est vraiment du temps gagné et non pas du temps perdu, alors je me dis que je devrais vivre au moins 190 ans. Cela me conviendrait bien, parce que ça me plairait de pouvoir rattraper du temps perdu. Tout récemment, une connaissance m'a pris à partie sur le fait que je consacre beaucoup de temps à la chasse : « Avez-vous jamais compté le coût de votre chasse ? », m'a-t-il demandé. « Le  temps que vous avez perdu et l'argent que vous avez dépensé ! » et en toute honnêteté, je lui ai dit que je n'avais jamais perdu une fraction de seconde de mon temps  à la chasse ; et que je comptais seulement ce temps perdu que j'ai passé à travailler.

 

Je suis un chasseur de perdrix ;  d'abord la gambra (perdrix d'Afrique du nord), qui fait partie de ma vie depuis les jours où j'arpentais les terres ravinées et torturées de mon village natal en Algérie avec mon père. J'étais à peine plus haut que sa braque allemande. Ensuite la grise  depuis mon installation en France à la fin de l'année 2000. Et dans les endroits où je chassais ces deux fabuleux oiseaux, la Scolopax rusticola  était la plus grande absente. Il a donc fallu un certain temps avant que je fasse sa connaissance.

 

Ma première rencontre avec une bécasse est venue fortuitement au cours d'une chasse au faisan. C'était il y a quelques années, dans un bois, à Jouy-le-Châtel dans le département de la Seine-et-Marne. Un tir banal, au cul levé, bang… elle tombe. Mais dès l'instant où j’ai tenu la première dans ma main, la bécasse des bois est devenue mystère et beauté et a pris un sens de la sauvagerie si vaste qu'il dépasse les limites de la pensée. Ce premier oiseau était un trophée, à mon sens le plus fascinant gibier qu'un chasseur pouvait aspirer à trouver. Depuis lors, j'attendais avec  impatience de renouveler l'expérience, et rien n'a été fait pour changer mon avis ou diminuer mon sentiment.

 

Cela, je suppose, explique des choses que certaines personnes semblent penser, qui nécessitent des explications : par exemple, pourquoi un homme ou une femme sont prêts à faire de longs trajets en voiture, en train ou en avion, dans le seul but de patauger dans les marécages, de battre les collines fouettées par les bourrasques des vents glacés, de marcher dans les bois enchevêtrés de ronces et d'épineux dont on ne se débarrasse qu'avec beaucoup de peine, et autres endroits incongrus, à la recherche d'un spécimen d'oiseau de 300g, mesurant à peine 35cm, des yeux ronds tout le tour de la tête, un bec disproportionné, et un goût pour les vers de terre.

 

C'est aussi la raison pour laquelle ce même homme ou cette même femme prendrait un chien d'arrêt et sympathiserait avec d'autres personnes connues pour accomplir des actes de folies similaires. Ou pourquoi leur  rêve le plus cher serait q’un jour avoir les moyens de dépenser plusieurs milliers d'euros  pour pouvoir commander un fusil sur mesure, calibre 28, spécifiquement pour la chasse à la bécasse.

 

Je me suis posé de telles questions pendant un certain temps, pensant que je devrais être en mesure de trouver des réponses claires et rationnelles, mais en vain. J'ai arrêté définitivement de me les poser et si on me demande de les expliquer, je réponds simplement comme le trompettiste chanteur, Louis Armstrong, quand on lui demandait ce que le jazz signifiait pour lui : « Si vous devez demander ce qu'est le Jazz, c'est que vous ne comprendrez jamais. » Ou comme A.E. Houseman, le poète  anglais qui, lorsqu'on lui posait la même question concernant la poésie, déclarait être incapable d'en donner une définition, mais qu'à l'instar du fox-terrier reconnaissant un rat, il était capable de reconnaitre l'objet par les symptômes qu'il suscite.

 

Les symptômes, justement, je les ai eus et reconnus tout récemment grâce à mon ami Patrice Eyrolles. Plus je vieillis, plus je crois que certaines choses arrivent à point nommé au moment où nous sommes le mieux préparés à les apprécier.

 

C’était un dimanche matin, Nous étions en Bretagne, dans un lieu magique, Le Cloitre, au milieu d'un autre lieu magique, Le Clos Champêtre. Le ciel était couvert, l'atmosphère humide. Il ne faisait pas froid. Nous arrivâmes, Patrice, ma femme et moi, dans une sorte de hangar qui faisait office de lieu de rendez-vous pour les chasseurs. Sur place nous attendait José, un agriculteur propriétaire du lieu ; Lui et Patrick Morin, le dresseur bien connu qui nous a rejoints quelques minutes plus tard, ont été de formidables hôtes tout le long de notre séjour.

 

Quand vint le moment, il a été décidé de se diviser en deux groupes. Patrick et ma femme iraient chasser ensemble dans un territoire plus loin. Patrice, José et moi resterions sur place. « Nous allons par là » dit José d'une voix hésitante, pointant avec son doigt un vieux chemin de terre qui commençait juste derrière le hangar et continuait au milieu d'un bois. Son chien, Limier, un petit épagneul, âgé de deux ou trois mois à peine, débordant d'énergie et un peu foufou, se montrait fier et heureux de suivre son maitre. Patrice alla chercher sa chienne Irina. Elle attendait dans la voiture et semblait trembler d'impatiente. Patrice lui enfila le collier beeper et la libéra par un « aller Irina ». Elle partit, lancée par un élan d'énergie que je pouvais presque sentir par les secousses sous mes pieds. Irina paraissait dans une forme splendide, ne traina pas et, après s'être bien soulagée, elle arpenta avec vigueur ce chemin, le type de chemin qui semble vous annoncer clairement qu'il va vous arriver des choses hors du commun.

 

Il était environ 9 h 30. Nous avons commencé par explorer la partie du bois se trouvant juste derrière le hangar. Aucun signe de présence. Au moment où nous avons atteint le bord, une heure ou une heure trente plus tard, nous traversâmes une clôture pour arriver sur une grande pâture entrecoupée de haies. Patrice choisit de mettre Irina sur la haie jouxtant directement le bois. José et moi nous prenions celle du haut. Nous avions à peine parcouru quelques mètres que deux bécasses se levèrent au bout de la haie, semblant se diriger vers un endroit appelé « la carrière » en contre bas, non loin de notre point de départ.

 

Lorsque Patrice et moi descendîmes le chemin raide vers la carrière, Irina arriva en vue du sommet de la prochaine montée. À la façon dont elle aspirait les odeurs autour d’elle en cercles serrés, il était clair qu'un oiseau était venu dans ce même flanc de colline dans un passé récent. Lentement, elle finit vers le haut d'un chemin tortueux. Je ne la quittais pas des yeux. Elle continua de travailler encore plus haut avec les gestes gribouillés que les chiens d'arrêt font quand ils sont en train de suivre les effluves d'un animal. Et puis soudain : Bip, Bip, bip. Irina s’immobilisa comme un monument. "Arrêt", cria Patrice. Je n'ai pas eu le temps d'admirer la chienne plus de quelques secondes qu'une boule de châtaigne surgit des  arbres ; je rattrape sa trajectoire dans un geste presque inconscient avec mon fusil ; bang, mon coup passe derrière, bang ; elle dégringole dans les branches éparses et tombe au sol.

 

 

À ce moment, et seul un chasseur, comme disait Tourgueniev, pourra me comprendre, tout ce met en pause, le vent semble se calmer, les oiseaux ne battent plus des ailes et les feuilles oublient de bruire. Cela ne dure qu'un moment. Un moment de calme absolu. Un moment figé dans la brièveté, il n'existe presque pas. Et j'ai droit à la version chasseur du joueur de foot après avoir marqué un but ;  je me balance en arrière sur mes talons, je soulève les yeux dans un sourire de remerciement aux dieux rouges, je pousse la clé d'ouverture pour casser le fusil, et j'attrape les douilles  vides. Je prends tout mon temps pour recharger et je savoure le moment. Seul un : « Apporte Irina ! », lancé par Patrice à sa chienne vient me sortir de cet état second. Et l'impératrice Irina − c'est comme cela qu'on l'appelle désormais − court, ramasse l'oiseau, et l'apporte à son maître, les yeux brillants. Mes yeux et ceux de mon ami Patrice brillaient aussi. La brillance des yeux d'Irina, je suppose, était provoquée par la satisfaction d'un travail bien fait. Celle de Patrice de la joie d'avoir pu faire plaisir à son ami. La mienne vient de l'aboutissement d'une expérience depuis si longtemps attendue et désirée. Cette scène s'est déployée dans une atmosphère si magique et si parfaite que je me rappelle ces instants avec émotion. Je ne sais pas combien de temps cela a pris. Dans mon esprit, ce jour-là, il n'y avait pas de place pour le temps.

 

Ainsi, si à la fin, Dieu choisit de reverser ces heures dans mon compte, le calcul tiendra une certaine justice. Ce sont ces heures qui comptent vraiment, de toute façon.  Djamel Talha

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23/02/2016
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