La chasse et les fusils fins

La chasse et les fusils fins

Poil de Carotte

 Je continue de partager avec vous les plus beaux textes ayant trait à la chasse qu'il m'ait été donné de lire et cette foi-ci je vous propose un texte tiré du  roman autobiographique de Jules Renard "Poil de carotte" publiée en 1894, qui raconte l'enfance et les déboires d'un garçon roux mal aimé.

     

                                                           Poil de Carotte

                             Jules Renard 1864-1910


Mets-toi là, dit M. Lepic, c’est la meilleure place. Je me promènerai dans le bois avec le chien ; nous ferons lever les bécasses, et quand tu entendras : pit, pit, dresse l’oreille et ouvre l’œil,"les bécasses passeront sur ta tête.

 

Poil de Carotte tient le fusil couché entre ses bras. C’est la première fois qu’il va tirer une bécasse. Il a déjà tué une caille, déplumé une perdrix, et manqué un lièvre avec le fusil de M. Lepic.
Il a tué la caille par terre, sous le nez du chien en arrêt. D’abord il regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.
— Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu es trop près.
Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, épaula, déchargea son arme à bout portant et rentra dans la terre la boulette grise. Il ne put retrouver de sa caille broyée, disparue,que quelques plumes et un bec sanglant.

 

Toutefois, ce qui consacre la renommée d’un jeune chasseur, c’est de tuer une bécasse, et il faut que cette soirée marque dans la vie de Poile de Carotte.

Le crépuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes fumeuses. Le vol d’un moustique trouble autant que l’approche du tonnerre. Aussi, Poil de Carotte, ému, voudrait bien
être à tout à l’heure. Les grives, de retour des prés, fusent avec rapidité entre les chênes. Il les ajuste pour se faire l’œil. Il frotte de sa manche la buée qui ternit le canon du fusil. Des feuilles sèches trottinent çà et là.

 

Enfin, deux bécasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se lèvent, se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois frémissant.
Elles font, pit, pit, pit, comme M. Lepic l’avait promis, mais si faiblement que Poil de Carotte doute qu’elles viennent de son côté. Ses yeux se meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tête, et la crosse du fusil contre son ventre, il tire au juger,en l’air.

 

Une des deux bécasses tombe, bec en avant, et l’écho disperse la détonation formidable aux quatre coins du bois. Poil de Carotte ramasse la bécasse dont l’aile est cassée, l’agite glorieusement et respire l’odeur de la poudre. Pyrame accourt, précédant M. Lepic, qui ne s’attarde ni se hâte plus que d’ordinaire.
— Il n’en reviendra pas, pense Poil de Carotte prêt aux éloges.
Mais M. Lepic écarte les branches, paraît, et dit d’une voix calme à son fils encore fumant :
— Pourquoi donc que tu ne les as pas tuées toutes les deux ?

 

 

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08/04/2016
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