La chasse et les fusils fins

La chasse et les fusils fins

Quand le 12 se met au régime

 

 

Quand on évoque les armes allégées, on pense aussitôt aux superposés à Bascule ergal de grande série. Pourtant, les plus grands fabricants anglais de fusils à platines juxtaposés ont eux aussi tout tenté, tout osé pour délester leurs armes de grammes superflus. Quand le light touche au sublime !

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Les années 1920, dites années folles, furent marquées par l’émergence puis la démocratisation de nouveaux phénomènes culturels et techniques (jazz> radio, télévision, cinéma qui modifièrent le visage de la société occidentale. C’est l’époque de Joséphine Baker et de l’Art déco. Ce sont des années de créativité, d’exploits et de découvertes fantastiques. L’Américaine Gertrude Ederle traverse la Manche à la nage en quatorze heures et trente-neuf minutes, Alexandre Fleming découvre la pénicilline. C’est aussi une décennie qui fait triompher la légèreté, déclinée sous de multiples formes. Dans le domaine de l’habillement,  Gabrielle Chanel lance le jersey, un tissu souple et léger, René Lacoste son polo en coton doux et aéré que rien ne semble pouvoir démoder. L’entreprise américaine Kimberly-Clark met sur le marché les mouchoirs en papier Kleenex. Dans le sillage du développement de l’électricité dans les foyers, des appareils électroménagers de plus en plus légers font leur apparition : l’aspirateur, le grille-pain, le fer à repasser... C’est aussi la naissance du téléphone, désormais la parole s’affranchit des distances. Au même moment, l’Anglais Robert Churchill lance son fusil calibre 12 ultraléger à canon court (63,5 cm), le modèle XXV. Comme le raconte  l’auteur Nigel Brown, ce fusil serait né par accident, alors que Churchill fit éclater la bouche du canon de son fusil de tir aux pigeons de 76 cm, en tirant avec des canons bouchés par la neige. Ce jour-là, l’armurier était  sur  le départ pour les championnats annuels de tir aux pigeons à Monte- Carlo. Dans l’urgence, il demanda à son sous-traitant canonnier de Birmingham. John Harper  de couper la partie abîmée. Churchill se retrouve avec des canons de 25 pouces (63 cm) Or il tira si bien à Monte-Carlo, fort de la sensation de vivacité de l’arme qu’il devint sur-le-champ un fervent partisan des canons courts.

 

Génie armurier  et marketing

 

C’est une belle histoire, mais c’est une légende ! La réalité fut tout autre. Dans The House of Churchill, Don Masters révèle que I ' idée est venue à Robert Churchill non au hasard d’une compétition dans la principauté de Monaco, mais des états- Unis. Dès 1897, de riches Américains avaient commencé à commander à E. J. Churchill des canons de ces (66 cm) pour la chasse des colins dont l’envol est ultrarapide. Robert en avait pris acte et commença à expérimenter des canons courts, construisant son premier fusil à canons de 25 pouces en 1914. Mais ce n’est qu’après la guerre qu’il put exploiter pleinement son idée, alors que de nouvelles poudres brûlant mieux et plus vite rendaient les canons plus longs balistiquement inutiles et que la guerre avait conduit à la création de nouveaux aciers plus résistants. Concrètement, cela signifiait que les fabricants pouvaient désormais construire des fusils plus Légers, avec des canons plus courts’ sans compromettre ni leur force intrinsèque ni leur balistique.

L’engouement pour le XXV fut d’abord assez mesuré, les chasseurs habitués aux fusils à canons longs le boudaient. Les traditions dans le monde de la chasse  c’est connu, ont la vie dure. La plupart des journalistes cynégétiques faisaient la grimace devant une arme qu’ils considéraient de moindre efficacité balistique que les modèles à canons de 76cm alors en vogue. Mais c’était sans compter avec le génie marketing de Robert. Il déploya pour son XXV  d’intensives campagnes publicitaire, avec un seul et même message : ses XXV sont mieux équilibrés, beaucoup moins fatigant à utiliser et à transporter, plus confortable à manipuler, bien plus rapides pour tirer. Il accompagna cette promotion de toute une théorie sur le tir en publiant son livre How to shoot dans lequel il donnait bien sûr la part belle à son nouveau fusil. Progressivement, Churchill réussit à créer  une brèche dans les murs du scepticisme. Et puis, un grand coup de pouce lui fut donné par deux personnalités influentes de l’époque qui achetèrent des XXV dès la première heure : le prince de Galles, qui allait devenir le roi Edward VIII, et Reg Corbett, le célèbre champion de tir aux pigeons vivants. Petit à petit, les chasseurs ont adhéré au concept tant et si bien que les XXV se vendirent bientôt comme des petits pains.

En 1926, les ateliers pouvaient à peine suivre les commandes. « Mes propres armes personnelles ont dû être sacrifiées », déclara Robert, avec toujours le même sens du marketing. D’après Don Masters, entre 1927 et 1929,92 % des nouvelles commandes étaient pour le XXV. Et rappeIons que tout cela se passait au cours de la plus grande dépression que ce monde n’avait jamais connue !

 

Le XXV et ses descendants

 

Le XXV de Churchill fit l’effet d’une bombe. Il balaya la concurrence, s’imposa comme le «must have» ! Oui, Churchill coula des jours heureux avec lui. A la fin des années 20, armuriers britanniques furent forcés d’admettre l’influence de Churchill dans le choix des fusils de chasse, et tous les fabricants se mirent à sauter dans le train des canons courts. Holland & Hollald, par exemple, sortit son Royal Brevis ( court  en latirn)un fusil à canons de 67 cm, Charles Hellis choisit une longueur de 66 cm et Cogswell & Harrison 68 cm. Plus tard et encore de nos jours, d’autres fabricants rendront hommage à Churchill en baptisant XXV certains de leurs modèles à canons courts. C’est le cas de l’espagnol Aya dont le XXV est toujours au catalogue avec canons de 25 pouces, bandes Churchill mais gravure liégeoise.

 

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Le phénomène Twelve-Twenty

 

Pendant que Churchill construisait son succès sur les canons courts du XXV et sur un poids forcément réduit, d'autres fabricants cherchèrent juste à gagner du poids sans couper les canons. G. E. Lewis, à Birmingham, qui paradoxalement se fit connaître en fabriquant des fusils lourds, construisit un modèle (l’Ariel) de 2,6 kg seulement avec des canons de 70 cm. Charles Hellis sortit son Featherweight, dans des versions platines et boxlock (à batterie). Les deux pesaient environ 2,7 kg. Mais le modèle qui s’avéra extrêmement populaire au début des années 1920 fut le Twelve-Twenty (le « douze- vingt»), surnommé ainsi parce que l'arme était un calibre 12 mais de poids aussi léger qu'un fusil de 20. Charles Lancaster fut tellement associé au 12-20 que beaucoup pensent qu’il en est l’inventeur. En fait, c’est un certain William Baker, armurier à Birmingham, qui est derrière ce concept. Il s’agit d’un fusil à platines dans lesquelles les grands ressorts sont logés chacun dans une boîte d’acier située à l’arrière de la bascule, soit une disposition à l’opposé de la plupart des platines, où les ressorts sont en avant de la bascule.

  En outre, Baker remplaça les deux leviers d'armement traditionnels par un seul monté dans le même logement qui reçut les crochets et dont la seule fonction était de comprimer les grands ressorts lorsque le fusil était fermé. Dans les platines traditionnelles, l’acier est retiré des flancs de la bascule pour accueillir les ressorts, ce qui réduit la résistance et exige en conséquence une bascule robuste et lourde. Dans la conception Baker, il n’est pas nécessaire d’ôter du métal, la bascule peut être réduite en taille et donc en poids sans menacer l'intégrité structurelle de l’arme. Résultat, un fusil de calibre 12 de 2,7 kg, voire moins. Le 12-20 avait également l’avantage d'être un easy-opening. Douglas Tate, grand spécialiste des armes de chasse britanniques, pointe encore un autre atout du concept Baker : « Comme le superposé Boss ou le Round Action de Dickson, la conception possède une qualité intangible, parfois - quoique inadéquatement—décrite comme “le bon équilibre ” ». M. Tate connaît son sujet, nous n’avons nulle raison de ne pas le croire.

 

Du Twelve-TWenty au Vena Contracta

 

La platine du Twelve Twenty est l’invention géniale et efficace de Baker, mais elle est souvent confondue avec une autre conception où les termes 12 et 20 apparaissent aussi : le Vena Contracta, la «veine resserrée». Un vrai bide commercial ! Horatio Phillips, rédacteur en chef de The Field, en était l’inventeur. Son brevet (n°11828) de 1893 couvrait l’idée d’un calibre 12 se terminant progressivement en calibre 20. L’objectif étant de réduire le poids... Au final, cela ne fit qu’augmenter le recul, et la performance fut au mieux médiocre. Leur principal distributeur était Joseph Lang, mais ils ont été réalisés par Webley à Birmingham. Il semble que Frederick Beesley ait réalisé également des armes de cette conception et, selon Geoffrey Boothroyd, H. A. A. Thorn (Charles Lancaster) fit naître un calibre 12 chambré à 70 mm et finissant comme un 16.

 

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Une mode et ses aléas

 

Outre Lancaster, d’autres armuriers britanniques utilisèrent largement le système Baker, comme Churchill, Stephen Grant, Lindsey Brothers, William Powell ou Harrison & Hussey. La mode des armes ultralégères atteignit son apogée dans les années 1930 avec un fabricant de Birmingham, Skimin & Wood. Dans les années 1890, les Britanniques avaient développé la « règle des 96 » stipulant que gréablement il doit peser 96 fois plus que la charge de plombs tirée. Cela signifie qu’un fusil destiné à une charge de 28 g doit peser au minimum 2,6 kg, 35 g pour 3,4 kg, etc. En appliquant ce principe, les fabricants d’une nouvelle arme chambrée à 50 mm, qui était à l’origine destinée à tirer une charge de 21 g et plus tard 24 g, purent construire une arme pesant bien moins qu’un fusil standard de calibre 12. Skimin & Wood conçut un calibre 12 de type Anson & Deeley chambré spécifiquement pour la cartouche de 50 mm (2 pouces propulsant une charge de 21 g.

 

L'arme appelée Twentieth Century Gun pesait environ 2,4 kg. Ce modèle remporta un succès tel que tous les fabricants, du plus grand au plus modeste, furent obligés de suivre. La plupart - Lang. Osbome, Ford, G.C Davies, bate, William Powell, Rosson, Toi-ley, Webley & Scott. W. J. Jeffery, Westley Richards et Churchill - choisirent pour ces fusils chambrés à 50 mm le type Anson & Deeley. D’autres - Rigby, Hellis, Holland (le Twelve Two) ou Purdev — réalisèrent des platines, et Dickson fit naturellement des Round Action.

 

Le fusil de calibre 12 chambré à 50 mm constitua un véritable phénomène dans les années 1930, mais  allait perdre de son attrait dès que le calibre 20 devint à la mode pour rester finalement l'affaire de quelques passionnés. Vous aurez du mal aujourd’hui à persuader quelqu’un d’acheter un 12 chambré 50, et pourtant. .. Ces fusils-là sont un pur bonheur. Faciles à transporter, agréables à tirer car délivrant moins de recul, offrant, avec leur gerbe courte, un rendement balistique meilleur en comparaison d’une charge similaire dans un calibre 20.

 

 

Le poids des armes de chasse fut toi jours influencé par la mode. Et e matière d’armes de chasse comme de toute autre chose, la mode est un éternel recommencement. Les fusils chargés par la bouche du début d XIXe siècle destinés à la chasse devant soi étaient relativement légers. Nous savons par exemple que le fusil Covert Gun, qui ressemblait un peu à une carabine, était léger et avait un canon court. On l’utilisait pour la chasse des faisans dans les bois avant l’époque de la chasse en battue. Lorsque le tir de battue est devenu populaire, entre 1860 et 1900, un calibre 12 standard pesait environ2.3kg et avait des canons de 76cm de long- soit, comme vous l’aurez noté, à la fois le poids et la longueur de notre norme actuel. A la fin des années1880 cependant, il y eut un engouement pour les fusils légers.

Le calibre 12 standard pesait entre 2,7 et 3,2 kg fut ramener à quelque 2,4 kg. L’armurier londonien Thomas Turner est devenu célèbre avec son Levissimus, un fusil d calibre 12 de 2,4 kg. Pour atteindre cet objectif, l’ensemble du fusil fi épuré à l’exception des canons; la bascule devint plus courte, le devant fut raccourci d’environ la moitié d la longueur standard et la crosse évidée. D’autres armuriers de l’époque se firent également connaître en faisant des armes légères leur spécialité, comme Cashmore & Ford, Lincoln Jeffries ou Lang.

 

Des mini-cartouches

 

L’invention de la poudre sans fumée condensée permit de contenir la poudre, la bourre et la grenaille dans une cartouche plus courte que la standard de 65 mm. Charles Lancaster fut le premier à fabriquer une cartouche de cette longueur, la Pygmy, en 1897. L’avantage réclamé pour ces cartouches courtes était simplement la possibilité de transporter plusieurs d’entre elles dans un sac à cartouches. Entre 1897 et 1914, d’autres fabricants lui emboîtèrent le pas, Eley, Jeffery, Curtis & Harvey ou W.W. Greener. Mais ces cartouches tombèrent vite en disgrâce... car elles avaient un grand inconvénient. Lorsqu’elles étaient chargées dans une chambre plus longue, elles donnaient lieu à des coups faisant parfois balle. La solution évidente fut donc de faire correspondre la longueur de la cartouche et celle de la chambre. C'est  ce qui fait  Sam Skimin de Skimin & Wood.

 

 L’allégé en mode durable ?

 

Entre les deux guerres, on l’a vu, la mode de l’ultra-light atteignit son point culminant. Ce qui était nouveau à cette époque n'était pas le concept de l'arme légère en lui-même, mais le fait que pratiquement tous les armuriers offraient alors une telle arme L’influence de Robert Churchill joua certes un grand rôle, mais elle n’explique pas à elle seule cette déferlante. Juste avant la Première Guerre mondiale, le tir aux pigeons vivants avait été interdit en Grande-Bretagne. Une discipline qui exige des armes lourdes

 

L’influence de Robert Churchill joua certes un grand rôle, mais elle n’explique pas à elle seule cette déferlante. Juste avant la Première Guerre mondiale, le tir aux pigeons vivants avait été interdit en Grande-Bretagne. Une discipline qui exige des armes lourdes à canons longs et pour lesquelles la demande connut de façon automatique une baisse considérable. De plus, après les tourments de la guerre, dans un mouvement d’euphorie et de libération de la société, beaucoup de jeunes femmes émancipées firent de la chasse leur passe-temps favori, avec à la clé une prédilection pour les armes légères.

Après la Seconde Guerre mondiale, la tendance alla vers un poids d'un peu moins de 3,2 kg avec une longueur de canon entre 66 et 71 cm. Pendant les quarante années suivantes, l’industrie des armes à feu, soutenue par la presse cynégétique, vanta les canons de 68 cm ou moins comme la meilleure chose depuis l’invention de la canette métallique !  Depuis les années 1980, et la popularisation du ball-trap, la tendance est à rallongement des canons. 71, puis 76, et même 81 cm. Les années 1990 virent l’émergence de quelques modèles légers construits sur la base de bascules en alliage. Et, ces dernières années, époque où la conquête du léger connaît un essor sans pareil dans quantité de secteurs, les goûts en matière d’armes de chasse vont semble-t-il à l’inverse avec une augmentation du poids et de la longueur. Pour combien de temps ? Djamel Talha

 


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07/01/2017
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