sésame ouvre-toi... et vite!

Un fusil qui s'ouvrirait et éjecterait tout seul sans plus d'effort qu'une pression sur la clé de bascule et laisserait à la main libre le loisir de s'emparer de deux nouvelles cartouches serait un gage de rapidité en battue de faisans. Tel est le constat qui fit naître l'idée du self-opening. La popularité de la chasse du petit gibier, en particulier de la battue - dont l'engouement est né à la fin de l'ère victorienne et a atteint son apogée sous le règne d'Edouard VII -, fut à l'origine d'une série d'améliorations du fusil de chasse. La demande qui résulta de cette mode fut un moteur extraordinaire pour les armuriers britanniques pour perfectionner toujours davantage leurs fusils de chasse. « Dans un temps très court, écrit Donald Dallas dans son British Sporting Gun and Rifle, le fusil de chasse changea du tout au tout. Cette période fut témoin du plus grand développement que le fusil ait jamais connu. » La seconde moitié du XIXsiècle livra une véritable déferlante de révolutions sur les armes de chasse qui passèrent du chargement par la bouche à celui par la culasse, du silex à la percussion, des chiens extérieurs au hammerless. Dans le même temps, les fusils perdirent aussi un quart de leur poids (passant de plus de 4 kg à moins de 3) et atteignirent un niveau de qualité inédit grâce à des innovations telles que le top-lever (clé d'ouverture supérieure), les éjecteurs ou encore la monodétente. Et bien sûr le raffinement ultime pour les fusils juxtaposés : le self-opening. « Le développement culminant du fusil de chasse destiné au tir des oiseaux est sans aucun doute le juxtaposé hammerless à éjecteurs, avec self-opening. C'est le type choisi par nos principaux fabricants d'armes anglais afin de démontrer leur plus haute compétence », écrivait le grand spécialiste des armes de chasse, Thomas Gough. «A vendre, fusil à platines de calibre 12 à self-opening»... L'importance de cette innovation transparaît encore aujourd'hui dans nos annonces d'armes d'occasion. On mentionne le self-opening comme un argument décisif, une preuve ultime de qualité de fabrication. Pour autant, la référence n'est pas forcément associée, dans l'esprit du vendeur ou de l'acheteur, à une réelle connaissance du mécanisme qu'elle recouvre ; ce dernier est même souvent confondu avec l'easy-opening.

Le self-opening

En français, le self-opening («auto-ouvrant ») est souvent appelé basculage automatique ou encore basculage accéléré. Il s'agit d'un dispositif permettant un basculage des canons rapide et vigoureux et surtout sans effort puisqu'il se déclenche en poussant la clé d'ouverture avec une seule main. La main restée libre ? et qui ne doit pas être en contact avec fusil pour ne pas en entraver l'ouverture - peut pendant ce temps piocher deux cartouches dans une poche pour recharger et tirer plut, vite. tic fusil doté d'une ouverture des canons standard nécessite au contraire remploi des deux mains : la main droite (pour les droitiers j pousse la dé tandis que la gauche fait basculer les canons jusqu'à ce que 3'arme sort complètement ouverte et que les éjecteurs se déclenchent. Seulement trois véritables systèmes de self-opening ont été construits en grand nombre : le Beestey (employé par Purdey). le Holland & Holland et le Rosson. 

Le système Beesley (Purdey)

« Mon Purdey , mon vieux fusil de prédilection durant de nombreuses années, était un self-opening, à extracteur, et j ai souvent pensé que je le préférais à un fusil a éjecteur mais sans setf-opening. Sa puissance de feu était à peine inférieure mais il était certainement plus agréable a utiliser », confiait Thomas Gough. Frederick Beestey inventa le premier vrai self-opening en 1879 en metant au point sa célèbre platine hammerless qu'il vendra à la fin de cette même année à Purdey et qui n'a cessé d'être employée par ce dernier depuis lors. La clé de voute de ce syteme ingenieux réside dans le ressort en V à lames qui commande tout à la fois la mise à feu, l'armement et l'ouverture du fusil. Contrairement à un ressort classique ce ressort en V utilise la force de ses deux branches, chacune vouer à des tâches différentes La branche inférieure presse les détentes. La branche supérieure joue deux autres roles; à l'ouverture, elle remonte et fait pivoter le chien vers l'arriere jusqu'à ce que la gachette tombe dans son cran; lors de sa remontée, elle pouse en meme temps sur une came rotative(a)  dont le déplacement repousse une tige (c) à travers le corps delà platine contre un poussoir (b) situé sur la partie supérieure de la charnière de la bascule. Les deux poussoirs, celui commandé par la platine de gauche et celui commandé par la platine de droite, poussent à leur tour contre la table des canons et forcent l'ouverture de la bascule. Des trois systèmes de self- opening les plus courants, celui de Beesley est le seul qui fasse partie intégrante du mécanisme de la platine. C'est le cas aussi des systèmes, plus rares, Defoumy et Bury. Sur les autres dispositifs, l'ouverture automatique peut être désactivée, l'arme continue de fonctionner.

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Le système Holland & Holland

Le self-opening Holland & Holland est breveté en 1922 par Henry Holland et William Mansfield - ce dernier en étant le véritable inventeur. Contrairement au système de Beesley, le mécanisme est exclusivement dédié à l'ouverture de l'arme. Il ne comprend que trois pièces : une gaine avec une extrémité fourchue actionnée par un ressort hélicoïdal et un piston. Le tout est logé entre les faces inférieures des canons, caché par la longuesse. Le ressort est comprimé lorsque le fusil est fermé. A l'ouverture, lorsque on déverrouille la clé, le ressort est libéré et se détend, forçant la gaine fourchue sur la bascule et le piston sur le canon. Autrement dit, une poussée est exercée entre la bascule et le canon et entraîne l'ouverture accélérée de l'arme. Ce système est très simple, ajoute peu de poids à l'arme et peut être adapté à pratiquement n' importe quelle bascule, Anson & Deeley ou à platines. Pas étonnant qu'il ait été adopté par de nombreux fabricants et que les self-opening fabriqués aujourd'hui en soient issus pour 95 % d'entre eux.

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Fig.2-Les parties constitutives du mécanisme self-opening H&H
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Fig.3- le mécanisme self-opening de H&H

Le système Rosson

Ce système est bien plus tardif puisqu'il a été inventé en 1933 par la firme de Charles Rosson, sur la base du brevet d'Edwin V. Smith. Il s'agit là encore d'un système très simple, mais qui exige un levier d'armement de forme spéciale ainsi qu'un fraisage particulier à l'intérieur de la bascule. Il comporte deux ressorts en V. Le plus grand (b), ou ressort de percussion, est monté sur le levier d'armement (a) mais dans sa partie postérieure. Le second (c), plus petit mais très puissant, est le ressort du self-opening. Il est monté entre la partie supérieure de la bascule et le sommet du levier d'armement. Ce dernier est en contact avec la partie arrière du devant. A l'ouverture, le petit ressort fait pivoter le levier sur son axe, l'extrémité avant du levier d'armement est poussée vers le bas, force l'ouverture des canons et soulève l'extrémité arrière pour aider à armer le chien. Le fait que le petit ressort reste comprimé, que l'arme ait tirée ou pas, et qu'il se déploie systématiquement à l'ouverture en fait un vrai self-opening. Comme le système H&H, celui de Rosson est adaptable à n'importe quelle bascule. Les rares fusils Boss à vrai self-opening utilisent le même système, ainsi que certaines armes de Stephen Grant, Woodward, Churchill et bien d'autres.

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Fig.4-système Rosson-le mécanisme est armé, le ressort (c) est comprimé

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Fig.5-système Rosson- le coup a été tiré mais le petit ressort reste comprimé
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Fig.6 Système Rosson-position des ressorts (c) et (b), du levier et du chien lorsque le fusil est ouvert.

L'easy-opening

Le terme easy-opening ou assisted- opening (« ouverture facile ou assistée») désigne une arme qui s'ouvre facilement seulement lorsque les ressorts sont armés, mais qui ne s'ouvre pas d'elle-même après avoir tiré. Alors que dans le cas du self-opening l'ouverture automatique fonctionne indépendamment de la percussion. Mais bien des gens, armuriers y compris, confondent les deux systèmes. si vous avez un doute sur le mécanisme auquel vous avez affaire, la vérification a effectuer est on ne peut plus facile; actionnez les détentes, penchez le fusil sur le coté pour éliminer l'effet de la gravité sur les canons et poussez la clé d'ouverture; si l'arme s'ouvre, il s'agit d'un véritable self-opening. Qu'est ce qui a poussé des fabricants à proposér un mecanisme "incomplet", quand un «vrai» self-opening, tels celui de H&H ou de Rosson. peut être adapté à une grande variété de bascules ? La réponse est très simple, cette ouverture automatique de l'arme ne correspond pas au rôle premier du système dit easy-opening - qui est une appellation commerciale et non une désignation d'armurier. L'objectif premier du mécanisme concerne l'armement, l'éjection ou la mise à feu et n'a rien à voir avec l'ouverture de l'arme, qui n'est qu'une conséquence indirecte et involontaire du dispositif, non préméditée en somme. D'ailleurs. William Baker, l'inventeur du principe du Twelve-Twenty (12-20) que nous allons découvrir, a considéré l'easy-opening de son arme (que beaucoup qualifient à fort de self-opening) comme un défaut. Dans son brevet n° 6162 de 1907, qui est une évolution de l'original de 1906, il fit des modifications visant à éliminer la poussée vers le haut qui provoquuait l'ouverture accélérée de l'arme sous pretexte que la pression des resorts précipiteitait l'usure du mécanisme et produisait du jeu. Ainsi, dans le cas juxtaposé Boss standard à éjecta c'est le système d'éjection qui t que l'arme s'ouvre facilement, comme dans le cas de l'Idéal à éjteurs automatiques de Manufrance. Dans beaucoup d'autres conceptions , la fermeture du fusil comprime les ressorts et, si ces derniers portent en permanence sur les canon: et si cette énergie n'est pas utilisée pour la percussion notamment, la bascule s'ouvre d'elle-même dès que l'on pousse la clé d'ouverture Une fonctionnalité pratique, mai nullement intentionnelle : l'easy opening n'est ni plus ni moins une cerise sur le gâteau ! "Posséder un easy-opening, disait McIntosh, est un peu comme trouver la femme de vos reves et de découvrir plus tard qu 'elle possède un territoire de chasse giboyeux de meille hectares dans le montana, une meute de seters anglais bien dressés et une distillerie en écosse." Parmi les nombreux mécanismes dits easy-opening, nous nous limeterons aux deux plus connus, celui de William Baker et celui d'Edwin Smith.

Le système Baker

Breveté en 1906 par William Baker, le système a été développé et amélioré en 1907 et en 1910. Plus tard, la conception est devenue célèbre parce qu'utilisée dans le fameux fusil fabriqué par Charles Lancaster, mieux connu comme le Twelve- Twenty (12/20) ainsi surnommé parce que l'arme est un calibre 12 mats avec, un poids allégé, que le marketing a défini aussitôt comme celui d'un calibre 20. Mais le système Baker a été aussi largement utilisé, avec diverses modifkaûons, par d'autres armuriers britanniques, comme Churchill, Stephen Grant, William Powell ou Harrison & Hussey. William Baker eut l'idée de monter un ressort en V sur un support pivotant qui à la fois comprime le ressort et agit comme un levier, et d'ajouter un autre ressort séparé monté en avant du support de ressort Dans la version du brevet original de 1906 (schéma ci-dessus) ce ressort séparé est aussi le ressort de gâchette. Sa fonction est d armer le chien à l'ouverture de b bascule et en même temps d'exercer une certaine force contre le support qui abrite le ressort principal. Le support pivotant - l'élément le plus distinctif avec sa forme de scalpel - porte contre le levier d'armement, lequel s appuie à son tour contre la table des canons, Tant que I' arme n a pas tiré, les ressorts exercent une poussée vers le haut contre les canons, le fusil s'ouvre avec autorité et facilité. Bien sûr, même dans le cas où l'arme a tiré, une tension résiduelle demeure dans les ressorts, mais pas assez pour que l'arme s'ouvre brusquement comme avec un vrai self-opening. Malgré tout, elle s'ouvre facilement par rapport à une autre dotée d'une bascule standard.
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Fig.6- Le principe du système 12-20 basé sur le brevet de Baker.

Le système Smith

Le système breveté en 1932 par Edwin Smith, un platineur de Birmingham. est proche de celui de Rosson : il aide à l'ouverture de la bascule mais, parce que son ressort n'est pas aussi puissant que celui de Rosson, ne permet pas au tusil do s'ouvrir de lui-même. C'est donc seulement un easy-opening. Ce système a été spécialement conçu pour une bascule de type Anson & Deeley, mais on le trouve aussi sur des fusils à platines. Westley Richards l'a utilisé pour son modèle Connaught. On le rencontre également sur les modèles Hercule et Premier de Churchill.

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Fig.8-système Edwin Smith

Le cas des self-opening Boss

De nombreuses annonces, voire certains armuriers, qualifient un peu rapidement n'importe quel juxtaposé Boss de self-opening. L'appellation self-opening est dans beaucoup de cas un terme vendeur, mais quelque peu usurpé. Un juxtaposé Boss est soit un vrai self-opening, soit un modèle standard. Certes, un Boss qui n'a pas tiré s'ouvre facilement comme un self-opening mais le fait est dû aux éjecteurs. Leurs ressorts exercent une pression sur les tire- cartouches qui poussent contre la face de la bascule, ce qui aide à l'ouverture. Cela n'est que l'avantage secondaire d'un mécanisme destiné à effectuer une tâche tout à fait différente. Comme on l'a dit, un vrai self-opening fonctionne indépendamment, que le fusil ait tiré ou non. Signalons au passage que la pression des ressorts d'éjecteurs est également responsable des marques verticales que vous pouvez voir sur la face de la bascule de tous les juxtaposés à éjecteurs de la marque. Quant au véritable self-opening Boss, à la façon du système Rosson, il est constitué d'un simple ressort en V agissant sur le levier d'armement et monté à l'intérieur de la bascule. Mais ces self-opening Boss sont très rares : seulement 56 sont répertoriés dans le registre de commandes de la firme, nous apprend Donald Dallas (dans Boss & Co) et ils n'ont été fabriqués que sur une période très courte, de 1933 à 1937. Pour savoir à quel type d'ouverture automatique vous avez affaire - standaire ou vrai self-opening - faites le test une fois que les deux coups ont été tirés.
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Fig.9-Le self-opener Boss est un simple ressort en V qui agit sur le levier d'armement. Lorsque la bascule est ouverte, le ressort force l'extrémité arrière du levier d'armement vers le haut, de sorte que l'extrémité avant exerce une pression contre la longuesse.

Djamel Talha