Réflexions sur la chasse et ses armes

Réflexions sur  la chasse et ses armes

LE FUSIL CONFORMATEUR

Il se plie à tous vos désirs !

 

Un fusil conformateur ressemble à un fusil de chasse ordinaire, tant dans son apparence que dans son fonctionnement. A ceci près que les dimensions de sa crosse sont réglables afin de permettre de trouver les cotes idéales pour chacun. Sur le papier, tout est logique, pour autant la genèse de cet accessoire fut loin d’être simple.

 

Les premières armes à feu portatives n’étaient guère plus qu’un canon fixé à un bâton, tel un outil attaché à son manche. Vers le XIVe siècle, on comprit que la manipulation et la précision pouvaient être améliorées par le montage du canon dans toute sa longueur sur une poutre en bois que le tireur posait sur le dessus de l’épaule. Ces premières « crosses » - si on peut les qualifier de telles - ressemblaient fort à celle des arbalètes. «Lorsque l’arbalétrier mettait en joue, explique Magné de Marolles dans La Chasse au fusil, la partie inférieure de l’arbrier reposait sur le haut de son épaule qu’elle dépassait par derrière. » Ces premiers fusils étaient cependant si pesants et si peu maniables que tout ce que l’on pouvait en espérer était de tirer le gibier à l’arrêt. Les choses changèrent quand, quelques décennies plus tard, vint l’idée de façonner ce manche de bois de telle façon que l’on puisse maintenir l’arme contre l’épaule (arquebuse). Le tir au vol devint possible lorsque les crosses purent être raccourcies, les canons allégés et la seule balle en mesure d’être tirée avec les anciennes armes remplacée par de la grenaille de plomb. Le tout combiné avec de meilleures conceptions mécaniques et des charges de poudre plus efficaces.

 

Confidentiel, puis plébiscité

 

Et puis, à la fin du xviii6 siècle, se produisit la grande révolution de l’armurerie, quand les artisans britanniques commencèrent à produire des fusils de qualité et de conception exceptionnelles. Leur plus célèbre représentant, Joseph Manton (1766¬1835) - dont James Purdey disait que, sans lui, les armuriers n’auraient jamais été « qu ’un tas de forgerons » -, perfectionna la crosse et lui donna sa forme fonctionnelle définitive. Ses crosses admirablement relimées constituèrent un modèle qui a peu changé aujourd’hui. Manton fut également l’un des premiers à comprendre l’importance des bandes de visée. Il observa que les armes de son époque avaient tendance à tirer bas et, en 1806, conçut pour y remédier la bande de visée surélevée destinée à rehausser le point d’impact de la gerbe. C’est à cette époque aussi que les fabricants d’armes comprirent qu’il était logique que des personnes de taille différente tirent avec des crosses de dimensions différentes. On commençait à cerner l’intérêt d’une arme bien adaptée à son utilisateur. Le colonel Peter Hawker (1786-1853), écrivain célèbre et ami personnel et client de Joseph Manton, écrivait en 1814 : «La crosse doit être adaptée au tireur qui devrait avoir ses mesures soigneusement inscrites sur le livre des commandes de l’armurier, comme le fait un tailleur pour un costume sur mesure. » Pour obtenir cette arme adaptée à son utilisateur, la majorité des armuriers procédaient par essais et tâtonnements, mais certains employaient déjà une sorte de crosse ajustable. La prise de conscience par les spécialistes de la nécessité du bon ajustement des armes à leurs utilisateurs était cependant loin d’être partagée par ces derniers. La plupart des chasseurs savaient tout au plus que certains fabricants étaient réputés faire des fusils plus précis mais en ignoraient les raisons. La pratique la plus courante consistait à essayer diverses armes dans la boutique de l’armurier et choisir celle qui convenait le mieux.

 

 Il n’ est pas rare de lire dans les carnets de commandes de grands fabricants de l’époque des notes telles que « même avantage et même longueur que le n°4021 », «mêmes mesures que M. Untel... », etc. A la fin du XIXe siècle, la révolution des transports - notamment celle des chemins de fer qui simplifiait l’accès aux domaines de chasse - coïncida à un bouleversement dans le monde de l’arme : la naissance de nouveaux fusils à chargement par la culasse permettant de tuer à un rythme rapide un grand nombre d’oiseaux. Tant et si bien que le tir devint une activité si importante qu’il contribua à plus d’une faillite, notamment celles de lord Walsingham et du prince indien Victor Duleep Singh. Près de deux générations durant, jusqu’au début de la Grande Guerre, il y eut un apogée du tir de chasse en Angleterre, comme cela ne s’était jamais produit et ne se reproduira jamais en tout autre lieu ou tout autre temps de l’histoire de la chasse. Et ceux qui s’y adonnaient ne traitaient pas leur passion à la légère. Lorsqu’un tireur était invité à une partie de chasse, on attendait de lui qu’il tire bien, et si ce n’était pas le cas, il n’était plus invité la fois suivante ! Les tireurs voulaient désespérément apprendre à mieux tirer et on vit fleurir des écoles de tir dans toute l’Angleterre, auxquelles fut bientôt associée la multiplication des fusils conformateurs. Nous l’avons dit, le principe de ce fusil n’était pas nouveau, entre 1880 et 1899, l’office britannique des brevets enregistra onze brevets le concernant, des perfectionnements davantage que des inventions proprement dites. Les premiers fusils conformateurs, baptisés par les Anglais measurement guns, étaient inertes, c’est-à-dire qu’ils ne tiraient pas. Il s’agissait d’outils permettant juste de relever les mesures. Prenons l’exemple du modèle breveté par Henry William Holland le 9 février 1889 (n°2341). Le brevet décrit un measurement gun dans lequel la longueur de la crosse

 

Nées du tir au vol

 

Les Italiens, les Français, les Japonais même, tirèrent des oiseaux au vol dès le XVIe siècle. Mais en Angleterre, le pays qui allait bouleverser le monde de la chasse et des armes, l’art de tirer des cibles aériennes ne gagna en popularité que bien plus tard. Avant la suprématie britannique, les leaders dans la conception des fusils de chasse étaient des fabricants «continentaux». Ce sont les Français, vers 1750, qui commencèrent à faire des crosses approchant les formes et les dimensions actuelles. Les crosses typiques de cette période étaient plus minces que les modèles précédents, mais encore un peu grossières selon les standards d’aujourd’hui. Elles étaient également bien plus inclinées vers le bas en comparaison aux crosses d’aujourd’hui. Universel et unique peut être ajustée par une talonnière (talon de la crosse) coulissante sur deux tiges, et le busc de la crosse être soulevé et abaissé sur deux tiges de guidage. L’angle des canons avec la tête de la crosse peut être modifié et bloqué par un verrou à la manière d’un verrou de type Henry Jones. L’ensemble de la crosse peut aussi être relevé ou abaissé au moyen d’une charnière transversale sous la tranche de culasse. Enfin, une espèce de cran de mire est monté sur le dessus du tonnerre des canons.

 

Les measurment guns étaient d’une grande aide pour la mise en conformation, mais leur inaptitude à tirer limitait leur capacité à modifier véritablement l’expérience de l’utilisateur sur le terrain. Il y a un monde entre ce qui semble fonctionner entre les murs d’une armurerie et ce que l’on obtient dans les circonstances réelles de tir. L’étape suivante fut le try gun, un fusil non seulement doté de multiples articulations pour permettre la prise des mesures mais capable de tirer des milliers de cartouches, le tout avec un poids et un équilibre procurant le ressenti d’un bon fusil de chasse classique. La mise au point d’une telle arme constitua un véritable défi, que très peu de fabricants furent capables de relever. Du reste, ceux qui y parvirent font partie des grands inventeurs de l’époque, à l’instar de William Palmer Jones, considéré comme le plus grand inventeur parmi les armuriers de Birmingham. Il fut le premier à breveter un try gun qui connut un grand succès, et demeure utilisé aujourd’hui.

 

Tous les grands ont le leur

 

Breveté en 1889 (n° 1157), le fusil est réalisé sur le modèle d’une arme de type Henry Jones avec des platines arrière et des chiens extérieurs. Juste derrière le pontet, dans la poignée de la crosse, se trouve une paire de charnières, l’une à l’avant avec un axe horizontal et l’autre, immédiatement derrière, avec un axe vertical. Ces charnières sont activées et verrouillées par des vis, de sorte que toute une variété de configurations de crosse peut être déclinée avec un tournevis. La longueur de la crosse peut être réglée, puisque le talon de la crosse coulisse sur deux tiges- guides, et être verrouillée en position par des vis. Le busc est mobile et la plaque de couche peut pivoter autour d’un axe horizontal central. La même année, W. P. Jones apporte quelques améliorations (brevet n° 5 372). Une charnière est ajoutée dans la poignée de la crosse avec un pivot horizontal afin que l’ensemble de la crosse puisse pivoter vers le haut et le bas par rapport à la ligne des canons. Est aussi ajouté un pivot vertical, à l’avant de la première charnière, par lequel l’alignement des canons avec la crosse peut être modifié. « Une particularité importante de ce try gun est de ne pas être plus lourd qu’un calibre 12 ordinaire, tout en ayant le même équilibre et le même ressenti dans la manipulation. Le poids réel est 2,9 kg», lit-on dans le numéro de Land & Water du 20 juillet de cette année. Palmer Jones garde pour lui l’exclusivité de son invention à Birmingham, mais autorise Holland & Holland à l’utiliser à Londres, ainsi que Trulock et Harris en Irlande. Une année plus tard, le 3 juin 1890, Henry William Holland, autre figure de proue de l’armurerie anglaise, inventeur et visionnaire, neveu et à l’époque encore associé de Harris Holland, conçoit un try gun, qui obtient le brevet n°8549. Il s’agit en réalité d’une amélioration du premier brevet de W. P. Jones de 1889.

 

Les articulations de la poignée de la crosse ont été conservées, la nouveauté vient d’un simple ajustement pour la longueur de la crosse. Il y a encore deux tiges de guidage, mais une seule vis de réglage dans le centre. La plaque de couche est réglable uniquement dans sa partie inférieure. La principale modification se situe dans un busc beaucoup plus long, ajustable latéralement par une vis. La même année, c’est au tour de Henry Thorn, autre armurier illustre et créatif, de mettre au point son try gun (brevet n° 5688). Thorn est parmi les premiers dans la région de Londres à ouvrir une école de tir, et le premier à utiliser le try gun à des fins pédagogiques et à en faire large usage. La légendaire Annie Oakley, célèbre pour sa redoutable précision au tir, fait partie de sa clientèle fidèle. Il est aussi un auteur à succès, qui se fait appeler Mr Lancaster - il est alors à la tête de la prestigieuse maison Charles Lancaster -, et peut-être le meilleur gunfitter de sa génération. Thorn estime que les ajustements au niveau de la poignée des try guns de ses rivaux sont des inconvénients à une meilleure mise en conformation. Le sien n’en comporte aucun. Il est remarquablement simple, ne possède qu’une seule gamme, mais complète de mouvement au niveau du busc et du talon. Chose inédite, il se décline en différents calibres, et non plus dans le seul calibre 12, comme tous les autres modèles jusqu’alors. Quatre ans plus tard, Henry Holland, réputé pour être un perfectionniste insatisfait, modifie encore son try gun (brevet n° 11096 du 7 juin 1894). Un axe horizontal permet à la pente de la crosse d’être changée, un autre vertical, placé devant les détentes, permet le réglage de l’avantage.

 

La Rolls du «try gun»

 

Etant donné la nature très concurrentielle du commerce de l’arme de chasse dans l’Angleterre des années 1890, tous les grands armuriers se doivent d’avoir leur propre try gun, il en va de leur réputation. Certains, faute de ne pas avoir réussi à en concevoir, recourent au vieux stratagème consistant à minimiser l’utilité de l’outil, à l’exemple de W. W. Greener qui le qualifie de «gadget». Mais la célèbre maison Boss, elle, relève le défi et réalise son propre try gun. Contrairement aux modèles évoqués précédemment, celui-ci n’est pas l’œuvre d’un armurier réputé pour son inventivité. De fait, Walter F. Paddison n’est même pas armurier, mais carrossier de métier. Il a hérité de la demi-part de son oncle Edward Paddison qui l’avait lui-même héritée de son oncle Thomas Boss, le fondateur. Il sera, avec John Robertson, copropriétaire de la firme Thomas Boss durant une très courte période (1891-1893). Certes pas grand inventeur donc, Paddison n’en crée pas moins « un try gun magnifiquement construit et bien pensé », selon les mots de Donald Dallas. Le fusil possède tellement d’articulations pour répondre à chaque mesure individuelle qu’il ne laisse aucune place pour un cran de sûreté. «Le plus parfait jamais produit», clame sans cesse John Robertson. Les dessins du brevet n° 3 809 (27 février 1892) montrent un fusil doté d’un pivot très massif installé verticalement dans la bascule, exactement dans la même position que la broche Scott dans un fusil conventionnel. En conséquence, un système de side-lever (ouverture latérale) est proposé pour commander les verrous. Sur le pivot, toute la crosse et le mécanisme peuvent se balancer dans un arc limité d’un côté à l’autre. Ce mouvement est restreint et contrôlé par une paire de vis fixées dans la culasse dans une position proche de l’endroit où se situe le verrou. Un mouvement rendu possible par un agencement différent des axes du mécanisme. Les queues des gâchettes ont des axes verticaux et sont liées aux lames des détentes afin de pouvoir travailler quel que soit l’endroit où se situent les axes du mécanisme. Un autre axe se présente horizontalement, juste au-dessus de l’arrière du pontet. Autour de cet axe, l’arrière de la crosse peut se déplacer vers le haut et le bas. La hauteur du busc est modifiable par l’ensemble de l’arrière de la crosse, pivotant autour d’une charnière située sur le dessous de la crosse, et la longueur peut être ajustée par un dispositif classique de tige coulissante et une vis. En juxtaposé ou en superposé, à double ou à monodétente, en calibre 20 ou en 12, le try gun Boss sera un succès. La firme en aurait vendu des exemplaires au prix fort à d’autres grands noms de l’armurerie britannique, qui, peu disposés à en faire état à leurs clients, auraient gravé leur nom sur la bascule, les revendiquant comme leur propre try gun. Cette conception est toujours en usage chez Boss.

 

 Des adeptes prestigieux

 

 

Bien qu’ils ne soient pas associés à des brevets de try guns, on ne saurait passer sous silence des noms comme ceux du charismatique Robert Churchill et de Frederick Beesley, «l’inventeur» des armuriers londoniens et notamment de la platine Purdey. De Robert Churchill, l’un des plus fervents promoteurs de la mise en conformation et des try guns, Don Masters (The House of Churchill) nous dit qu’il possédait une quinzaine de try guns allant du calibre .410 au 12 avec des longueurs de canons de 63 à 76 cm. Quant à l’illustre gunfitter qu’est Beesley, G.T. Teasdale-Buckell (Experts on Guns and Shooting) nous apprend qu’il utilise un try gun beaucoup plus léger que la plupart des modèles.Dès la fin du XIXe siècle, nombreux sont les armuriers britanniques à accueillir le try gun avec des cris de joie, et à ne jamais l’abandonner par la suite. A contrario, d’autres fabricants et certains tireurs n’accordent pas leur confiance à cet « artifice mécanique » pour la mise en conformation. Que penser de ce débat?

 Disons que le fusil conformateur peut se révéler être un outil à double tranchant pour le tireur et n’est pas la solution miracle vantée par certains. Employé par l’homme de métier, il peut être de la plus grande utilité pour déterminer les cotes nécessaires afin d’adapter la crosse à la morphologie d’un client, mais pour de moins qualifiés, il constitue un piège subtil conduisant à la production de curieuses formes de crosse, souvent inutiles et dans certains cas inesthétiques. Les try guns sont, comme tant d’autres excellents outils, merveilleux dans les mains d’un habile artisan et inutiles dans celles d’un mauvais ouvrier. Il existe une célèbre histoire, certes apocryphe, d’un armurier et utilisateur de try gun qui aurait diagnostiqué un chasseur comme doté d’un œil directeur gauche. En fait, l’œil en question était de verre !Djamel Talha

 

 Le premier « try gun»

 

Personne ne sait qui a conçu pour la première fois une crosse ajustable, ni où ni quand, mais nous savons que James Purdey le jeune, qui commença à travailler pour son père en 1842, dit plus tard à Teasdale Buckell, rédacteur en chef de Land & Water de 1885 à 1899, que son père avait possédé « une crosse réglable » d’aussi loin qu’il se souvienne, et probablement d’encore beaucoup plus loin…

 

Nées du tir au vol

 

Les Italiens, les Français, les Japonais même, tirèrent des oiseaux au vol dès le XVIe siècle. Mais en Angleterre, le pays qui allait bouleverser le monde de la chasse et des armes, l’art de tirer des cibles aériennes ne gagna en popularité que bien plus tard. Avant la suprématie britannique, les leaders dans la conception des fusils de chasse étaient des fabricants «continentaux». Ce sont les Français, vers 1750, qui commencèrent à faire des crosses approchant les formes et les dimensions actuelles. Les crosses typiques de cette période étaient plus minces que les modèles précédents, mais encore un peu grossières selon les standards d’aujourd’hui. Elles étaient également bien plus inclinées vers le bas en comparaison aux crosses d’aujourd’hui.

 

Publicité indirecte mais redoutable

 

Le tir au pigeon vivant connut à la fin du XIXe siècle un immense succès. Certaines compétitions mettaient en jeu d’importantes récompenses financières, et les paris étaient monnaie courante. Ce tir au pigeon exigeait des armes plus lourdes pour réduire les effets du recul, et des buscs plus élevés pour lancer plus haut les gerbes de plombs sur des oiseaux ayant tendance à monter. Ce fut encore une autre étape dans la prise de conscience que la forme devait suivre la fonction. Avec l’augmentation rapide du nombre de tireurs et des clubs de tir aux pigeons, les fabricants, naturellement désireux de vendre toujours plus d’armes, comprirent que les bons tireurs parmi leurs clients constituaient une publicité très efficace pour leurs produits et, a contrario, que ceux tirant mal nuisaient à leur réputation. Et ils savaient qu’une arme si parfaite soit-elle est vaine entre les mains d’un utilisateur incapable de pointer vers le bon endroit. En conséquence, parallèlement à l’introduction des écoles de tir, une approche scientifique de la mise en conformation fit son apparition, avec pour aboutissement la mise au point du fusil conformateur.

                                                         Djamel Talha

 

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20/12/2017
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