Réflexions sur la chasse et ses armes

Réflexions sur  la chasse et ses armes

POURQUOI JE CHASSE

                                                              

 

Lorsqu'on demande aux chasseurs d'expliquer ou de justifier la chasse, la réponse est souvent la même : « Parce que nous aidons à réguler la faune ». Nous expliquons que s'il n'y avait pas de chasseurs, les populations de sangliers et de grands cervidés proliféreraient à tel point qu’elles deviendraient nuisibles pour l'environnement et surtout… pour l'Homme. La chasse, nous martelons à qui veut nous entendre, empêche que cela se produise. Ce qui est factuellement vrai. Mais pour bien expliquer ce qu'est la chasse et pourquoi un chasseur se passionne pour cette activité, cette explication de la gestion de la faune ne convainc pas grand monde. Il est peut-être temps que les chasseurs changent de discours.

 

Selon moi, il faut argumenter avec les vraies raisons qui nous poussent à chasser. Et alors, me diriez-vous, qui se soucie de savoir si les chasseurs peuvent expliquer correctement pourquoi ils sortent du lit avant l'aube par un froid matin de novembre, ou ce qui explique leur volonté de poursuivre toute une journée sous une pluie glacée leur gibier dans l’espoir d’apercevoir, même furtivement, ne serait-ce que sa silhouette ? Cela n'a peut-être pas d'importance. Moi je pense que oui. Je crois fermement que si les chasseurs ne font pas l’effort de mieux comprendre pourquoi ils aiment chasser et ensuite expliquer cette passion aux non-chasseurs, la chasse telle que nous la connaissons peut ne pas survivre.

Il est nécessaire que nous travaillions plus dur pour transmettre aux non-chasseurs l'essence de la chasse. Le nombre de chasseurs diminue dans tout le pays, tout comme l'acceptation publique de la chasse. L’avenir de la chasse dépend en fin de compte de la capacité des chasseurs à communiquer avec succès les raisons pour lesquelles ils chassent, et à montrer que la chasse est l’expression de valeurs fondamentales partagées par beaucoup de gens, sinon la plupart.

Les non-chasseurs ne voudront peut-être jamais prendre un fusil et se joindre à nous. Ils ne pensent même pas que la chasse peut avoir du bon. Mais je pense qu’ils seront plus enclins à accepter notre désir de chasser si nous avons au moins fait l’effort de leur expliquer qui nous sommes, de quoi nous parlons et pourquoi la chasse est si importante pour nous.

Je crois que les justifications traditionnelles de la chasse données par les chasseurs, les fédérations et autres acteurs cynégétiques ne sont plus convaincantes pour un public de plus en plus sceptique. Pendant des décennies, la valeur de la chasse a presque entièrement été évaluée en termes de contribution écologique – avec une mention de la valeur économique de la chasse dans les communautés rurales et de notre responsabilité en tant que gardiens de la terre. Ces justifications sont certes valables, mais elles ne permettent pas de saisir toutes les raisons qui poussent les gens à s’impliquer sur le terrain. Le fait est que la plupart des chasseurs ne chassent pas pour soutenir les communautés rurales ou pour aider à gérer ou à conserver la faune. Ce sont des sous-produits d'une activité motivés par des valeurs plus profondes et plus personnelles.

 

Depuis plus d'un siècle, les chercheurs et les écrivains tentent de comprendre ce qui motive les chasseurs. Ils ont mené des enquêtes réfléchies et complexes sur les motifs d’une activité qui, dans un monde moderne, défie toute explication simple. En comprenant et en réfléchissant à ces raisons, nous les chasseurs pouvons peut-être mieux comprendre nos propres raisons de chasser et, ce faisant, nous pourrons mieux les expliquer aux autres.

 

Pourquoi chasser ?

 

Les spécialistes ont suggéré trois explications possibles pour lesquelles les chasseurs chassent, que je résumerais comme suit : tradition, interaction avec la nature et autosuffisance alimentaire.

La première explication de la chasse est que c’est une façon de maintenir une tradition culturelle ancienne et vénérable. Pour beaucoup, la chasse est un moyen de retrouver, même brièvement, un sentiment de vie dans un temps plus simple. Il offre une échappatoire, bien que temporaire, au stress et à l’angoisse de vivre une vie compliquée, largement déterminée par le rythme de la technologie et du commerce. « Quand vous êtes fatigué d’un quotidien oppressant, écrit le philosophe espagnol J.O .Gasset, ou d’être noyé dans le XXe siècle, prenez votre fusil, sifflez votre chien et sortez dans la campagne vous offrir pour quelques heures le plaisir d’être un chasseur. »

 

La seconde explication de l’attrait de la chasse est qu’elle exige une interaction honnête et non sentimentale entre les humains et la nature. De nombreux chasseurs pensent que la chasse leur apprend la relation fondamentale entre les humains et le monde naturel.

 

Il est certain que d'autres activités peuvent aussi amener une personne à se rapprocher de la nature, mais peu d'entre elles exigent le niveau d'interaction et d'engagement intime de la chasse. « Le fermier, selon Gasset, ne prête attention qu'à ce qui est bon ou mauvais pour sa récolte... Le reste lui échappe et en conséquence il demeure en dehors de la globalité de la vie de la campagne. Le touriste a une vision générale de l'espace, mais son regard glisse et ne capture rien, il ne perçoit pas le rôle de chaque élément dans l'architecture dynamique de la campagne, il n'y a que le chasseur aux sens perpétuellement en alerte comme ceux de l'animal sauvage, qui perçoit l'ensemble. »

Je soutiens que la plupart des non-chasseurs ne comprennent pas le véritable coût de la vie, parce que très peu sont directement impliqués dans la production alimentaire. La plupart des gens vont simplement à l'épicerie locale ou au supermarché lorsque le réfrigérateur est vide ; les autres taches notamment, comme tuer l’animal sont laissées à quelqu’un d’autre.  Je partage totalement les sentiments et la philosophie de l’écrivain américain Jim Fergus quand il dit : « Je ne vois aucune raison de m'excuser d'être un chasseur particulièrement à notre époque. Peut-on éprouver pareil émerveillement fait de douceur et de mystère devant des aliments sous film en barquette de polystyrène ? Ou devant des blancs de poulet sans os ni peau qu'on trouve aux étals de boucherie de nos supermarchés ? En tant que consommateurs modernes, on en viendrait presque à penser que ces produits exsangues qui sortent d'usine n'ont jamais existé sous forme de créature vivante. Le chasseur nettoie les oiseaux qu'il tue, les déchire, les ouvre doucement par l'anus et retire avec les doigts des intestins encore chauds, le foie et le cœur. Plus tard, même après s’être lavé les mains, il sentira encore sur sa peau l'odeur persistante des entrailles. Cette terrible intimité consistant à tuer, vider puis manger est un ancrage dans une terre réelle, dans quelque chose en laquelle il peut croire. »

 

La chasse est un moyen de réaffirmer le rôle de l'individu dans le maintien de sa vie. C’est un moyen de prendre la responsabilité directe et personnelle de sa propre nourriture d’une manière qui satisfasse le corps, l’esprit et l’âme, de façon à favoriser le respect et la révérence pour la source de cette nourriture.

 

 

La chasse est un moyen de réaffirmer un engagement envers ces idéaux. Bien que la chasse d'aujourd'hui soit souvent un acte symbolique (le gibier ne peut constituer qu'une contribution symbolique à la totalité de l'apport alimentaire d'une famille), c'est aussi un moyen de pratiquer l'autosuffisance, de subvenir à ses besoins. Plutôt que d'exprimer une envie primordiale de tuer et de dominer – comme cela est souvent décrit – la chasse est en réalité une affirmation de certaines valeurs sociales profondément ancrées sur le soi, la responsabilité, la vertu, le travail et la tradition.

Selon Ortega, le véritable chasseur n'a pas pour objectif principal de tuer un animal pour le consommer ou le vendre. L'objectif principal du chasseur réside dans l'activité de la chasse elle-même. Par conséquent, le chasseur ne s'intéresse pas à la mort de l'animal chassé en tant que telle ; pourtant, paradoxalement, la mise à mort est un objectif essentiel de cette chasse. C'est parce que toute l'activité de la chasse est basée sur la volonté de prendre la vie de l'animal ; c'est une bataille de ruse et d'habileté physique entre chasseur et chassé, avec la vie du chassé en jeu. Des alternatives, telles que poursuivre les animaux avec une caméra ou un appareil photo afin de rapporter des vidéos ou des photographies à la maison, passent à côté de l'essentiel. Sans la volonté de tuer, la chasse est une mascarade, dépourvue de tout son sens.

En tant que chasseur, je suis immergé mentalement, physiquement et même spirituellement dans une ancienne relation prédateur-proie semblable à celle qui existe dans le monde animal. « Dans la chasse comme sport, l’homme renonce de façon suprêmement libre à la suprématie de son humanité, c’est là son élégance inhérente. »

Évidemment, dans des circonstances normales, je n'ai pas besoin de tuer pour survivre, bien que j'apprécie vraiment manger du gibier. Mais, pour paraphraser encore une fois Ortega y Gasset, « je ne chasse pas pour tuer, mais je tue pour avoir chassé ». Je chasse pour me sentir vivant.

 

Les valeurs qui sous-tendent ces trois explications plus profondes de la chasse s'appliquent non seulement aux chasseurs. Je crois qu'ils peuvent aussi résonner avec ceux qui ne porteraient jamais un arc ou un fusil. Beaucoup de non-chasseurs recherchent la tradition et la fuite du monde moderne frénétique. De même, beaucoup recherchent un contact intime avec la nature, qu’il s’agisse d’un animal de compagnie, du jardinage ou simplement en accrochant un calendrier des saisons sur le mur de leur bureau.

 

En réfléchissant à la manière dont la chasse exprime et émerge de ces valeurs fondamentales et en discutant de ces pensées avec les non-chasseurs, les chasseurs pourraient présenter des arguments plus convaincants sur la valeur de la chasse et du chasseur dans le monde moderne.

Les chasseurs et les non-chasseurs sont chacun à leur manière attirés par cette terre. L'attrait pour la nature est aussi fort chez un observateur d'oiseaux que chez un chasseur de sanglier. Comment ils expriment cette attraction – en paroles et en actes – est ce qui les différencie.

 

 

Les motivations des chasseurs à se rendre sur le terrain peuvent être profondément personnelles, mais ces motivations ne sont pas exclusives aux chasseurs. Si nous espérons continuer à chasser, nous devons mieux comprendre – et articuler – ce qui nous conduit de la chaleur et de la lumière de la civilisation vers le froid et  l’obscurité impondérables de la nature sauvage avant l’aube. Je crois que ces impulsions sont les mêmes que celles qui attirent les jardiniers dans leurs parcelles, les ornithologues amateurs dans la campagne et les randonneurs dans les sentiers. En tant que chasseurs, il est de notre devoir de souligner ces liens entre nous et tous les autres qui attachent de la valeur à la tradition, à la nature et à l’indépendance.

Et nous tous ferions bien de garder à l'esprit ces mots tirés du livre « Le prophète » de Kahlil Gibran:

 

« Puis un vieil homme, un aubergiste, dit : Parle-nous du Manger et du Boire.

Et il dit :

 

Puissiez-vous vivre du parfum de la terre, et comme une plante être rassasié de lumière.

 

Mais comme vous devez tuer pour manger, et dérober au nouveau-né le lait de sa mère pour étancher votre soif, faites-en alors un acte d'adoration.

 

Et que votre table s'érige comme un autel sur lequel le pur et l'innocent de la forêt et de la plaine sont sacrifiés pour ce qui est plus pur et encore plus innocent en l'homme.

 

Lorsque vous tuez un animal, dites-lui en votre cœur :

 

"Par cette même puissance qui te donne la mort, je suis mis à mort également ; et je serai aussi dévoré.

 

Car la loi qui t'a livré entre mes mains me livrera à une main encore plus puissante.

 

Ton sang et mon sang ne sont autres que la sève qui nourrit l'arbre des cieux."

 

Et quand vous croquez une pomme à pleines dents, dites-lui en votre cœur :

 

"Tes graines vivront en mon corps,

 

Et les bourgeons de tes lendemains s'épanouiront dans mon cœur,

 

Et ton parfum sera mon haleine,

 

Et ensemble nous nous enchanterons en toutes saisons".

 

Et à l'automne, quand vous vendangez le raisin de votre vigne pour l'apporter au pressoir, dites en votre cœur :

 

"Je suis aussi une vigne, et mes fruits seront récoltés pour être pressés,

 

Et comme un vin nouveau je serai conservé dans d'éternelles amphores."

 

Et en hiver, lorsque vous tirez le vin, qu'il y ait en votre cœur un chant pour chaque coupe ;

 

Et qu'il y ait dans ce chant une pensée pour les jours d'automne, et pour la vigne, et pour le pressoir. » Djamel Talha

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18/10/2018
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